Maghreb

source : El Watan

« Pourquoi Diar Echems et pas nous ? » Après l’annonce de l’attribution de logements dans la cité d’El Madania, les revendications contaminent tous les ghettos d’Alger. Mercredi et hier matin, le plus grand bidonville de la capitale, où vivent 12 000 personnes, a été l’arène d’affrontements avec les gendarmes. Si les 27 jeunes interpellés ne sont pas relâchés aujourd’hui, les habitants menacent de fermer à nouveau la route de S’mar.



- Ammi Mesbah, 56 ans, fonctionnaire, Remli I : « Pour rejoindre l’école, mes enfants traversent un oued d’eaux usées »

« Les gendarmes nous ont attaqués comme des vulgaires délinquants. On se serait cru dans une guerre. Nos femmes et nos enfants sont sortis de la maison fuyant les bombes lacrymogènes et autres explosifs… Ils n’ont épargné personne et nous ont demandé d’évacuer les vieux, les femmes et les enfants. Les gendarmes voulaient sûrement interpeller tous les jeunes du quartier et les mettre en prison… Et tout cet assaut pourquoi ? Parce que nous sommes sortis réclamer des logements dans la sérénité. Nous voulions juste marcher vers l’APC. Je vis ici depuis 1982 avec ma famille au milieu d’une immense décharge, des eaux usées… avec les rats. Au départ, j’ai construit ce taudis pour pouvoir me marier, espérant obtenir un logement rapidement car à l’époque, l’administration n’octroyait des logements qu’aux mariés.

Les années ont passé et mon taudis s’est vu réaménagé à plusieurs reprises, car j’ai eu en tout quatre enfants. J’ai honte devant eux car ils me demandent des comptes et m’interpellent chaque jour sur la vie que nous menons. Mon épouse et mes quatre enfants sont asthmatiques. Un de mes fils a failli mourir il y a quelques années de la tuberculose. Pour rejoindre l’école, mes enfants traversent un oued d’eaux usées, marchant sur de vieux pneus, dans la boue. En hiver, c’est l’enfer, puisque l’eau nous submerge. L’année dernière, l’oued a débordé et a tout emporté. En été, c’est pire. Les odeurs nauséabondes rendent les lieux inhabitables et les moustiques nous rendent la vie impossible. Nos enfants sont complètement défigurés et souffrent de problèmes épidermiques. Les autorités ne nous rendent visite qu’en période électorale et la police voit en nous des délinquants et des voleurs. Mon fils, étudiant en droit, est souvent appréhendé par la police à l’entrée du bidonville. Son tort ? Vivre dans un endroit nommé… Remli. »

- Redouane, 38 ans, mécanicien, Remli II : « Je mets des bottes à ma fille de peur qu’elle ne soit pas mordue par les rats »

« Hier soir, nous avons compris que nous n’étions pas considérés comme des Algériens mais comme des étrangers. J’ai reçu sept explosifs dans la cour de mon gourbi, j’étais paniqué et je ne savais pas quoi faire, ma femme asthmatique a failli mourir et mes deux petites filles ont étouffé à cause des gaz lacrymogènes. Je vivais avec ma famille dans la baraque voisine avant que je ne me marie. A l’âge de 31 ans, je me suis marié avec une fille du bidonville car nous connaissions tous les deux la situation précaire dans laquelle nous vivons. J’ai construis alors cette baraque de trois pièces, tout en soumettant régulièrement des demandes de logement, dont aucune n’a été satisfaite. Je ne demande pas un logement social, juste un appartement que je pourrai payer à long terme.

Ma fille aînée a 6 ans, c’est sa première année à l’école, et cet hiver, elle a été obligée à porter des bottes à cause des flaques d’eau, de la boue et de peur qu’elle ne soit mordue par les rats. En plus, elle doit traverser la voie ferrée électrifiée récemment. Elle rentre chaque soir déprimée ! Je le vois dans ses yeux alors qu’elle n’a que 6 ans. Un jour, elle m’a demandé : « Papa, pourquoi je ne porte pas des baskets comme les autres filles ? Pourquoi les autres filles me regardent bizarrement ? » Des questions auxquelles je ne trouve pas de réponses. Je m’isole dans ma petite chambre et je pleure comme un enfant. Surtout, lorsque je vois ma fille jouer près de l’oued alors que normalement elle devrait le faire dans un jardin. Parfois, j’ai envie de me jeter dans cet oued. Mon message au gouvernement : Donnez-nous un fil du drapeau et prenez le reste. Pourtant, nous sommes tous sortis acclamer l’équipe nationale. Et aujourd’hui, on nous tire dessus… »

- Ahmed, 24 ans, étudiant en psychologie, Remli III : « Je vis avec mes parents et mes huit frères dans trois chambres »

« Nous ne sommes pas des voyous mais notre quartier est devenu avec le temps, synonyme de délinquance. Mais on a oublié de dire que nous vivons dans un bidonville, le plus grand d’Alger, où des gens sont réduits à vivre dans des baraquements exigus, au milieu des ordures, aux abords d’un oued pollué qui peut déborder à n’importe quel moment. Nous sommes dépourvus de tout pour vivre décemment. Je vis avec mes parents et mes huit frères dans trois chambres. Mercredi soir, les habitants du quartier sont sortis dans la rue afin de protester contre la politique injuste pratiquée par les pouvoirs publics dans l’octroi des logements.

Les habitants de Diar Echems ont obtenu des quotas de logement aux cotés d’autres cités de la capitale, alors que notre bidonville est considéré comme le plus vieux et le plus important d’Alger. Comment voulez-vous que ces jeunes, ces vieux, ces femmes ne sortent pas dans la rue ? C’est de la hogra tout simplement. Les jeunes de ce bidonville vivent ici depuis leur enfance… dans la pauvreté, et la mauvaise réputation acquise n’a fait qu’aggraver la situation. On nous traite par le mépris, sinon pourquoi autant de violence dans la réaction des gendarmes et des policiers. Que voulez-vous que ces habitants comprennent ? Ces mêmes gendarmes sont venus sensibiliser les jeunes pour passer leur service national. Aujourd’hui, ils devraient se tenir sur leurs gardes. Les affrontements vont reprendre tant que nous n’aurons pas reçu des excuses et une réponse claire et franche ».

- Abderrazek, 62 ans, retraité, Remli II : « Le regard des gens des autres quartiers nous fait mal »

« J’ai été blessé hier soir lors des affrontements avec les gendarmes. Je ne sais pas ce que j’ai reçu sur la tête, mais comme on courait de partout pour trouver un refuge pour nous abriter des tirs de grenades lacrymogènes, ma petite-fille a été piétinée et ma femme s’est évanouie pour avoir inhalé du gaz. Nous avons passé une nuit terrible, où les cris des femmes se mêlaient à ceux des enfants. Tout cela parce que les habitants de notre quartier sont sortis demander leur droit au logement. Je vis ici depuis 32 ans et j’ai cessé de rêver d’avoir une habitation décente. J’ai passé toute ma vie, dans une entreprise publique, au service de mon pays.

En contrepartie, je ne reçois rien, ou mieux, des bombes lacrymogènes. Mes fils m’en veulent car je n’ai pas été à la hauteur, ils me reprochent souvent de ne pas avoir occupé une villa à l’Indépendance, à Hydra comme les autres. Ils se sentent condamnés à vivre dans des gourbis avec leurs enfants, où leur dignité est bafouée tous les jours. Le regard des gens des autres quartiers nous fait mal. Pour toutes ces raisons, je ne mourrai pas tranquille. »

Le Nouveau Parti Anticapitaliste condamne fermement la répression féroce qui s'est abattue, le 25 février, sur les 850 ouvriers licenciés abusivement il y a six mois par l'Office Chérifien des Phosphates (OCP), groupe étatique marocain qui domine le marché mondial du phosphate.
Les forces de l'ordre ont blessé des dizaines de travailleurs qui organisaient un sit-in à Khouribga, à la suite de l'interdiction de leurs précédentes tentatives de manifestations pacifiques et nombre d'entre eux ont dû être hospitalisés, dont certains dans un état grave.
Au moment où l'OCP réalise un chiffre d'affaires historique et paie grassement ses actionnaires, il licencie les ouvriers qui voulaient constituer un bureau syndical pour défendre leurs droits fondamentaux. L'OCP prive, ainsi, de toute ressource 850 familles qui vivent dans la précarité.
Le NPA réaffirme son soutien inconditionnel à la lutte légitime des ouvriers licenciés depuis juillet dernier, exige leur réintégration immédiate, la titularisation de tous les salariés et l'arrêt des poursuites judiciaires à leur encontre.
Le 2 mars 2010.
Le 13 février 1960, la France commençait, dans le Sahara algérien, une série d’essais atomiques qui allaient lui donner son statut de puissance nucléaire. Cinquante ans après, d’Alger à Taourirt via Reggane et les villages ensablés de la RN6, nous avons pris la route de la mort. Où la population et l’environnement portent à jamais les séquelles d’un crime resté longtemps enfoui dans les bunkers du secret d’Etat. Le vieil homme au chèche beige sourit. Les rides, aux coins de ses yeux, s’animent. Rien ne sert plus de pleurer. Ils sont tous partis. Des quinze ouvriers de son équipe, Mohamed Belhacen est aujourd’hui le seul survivant. Son bébé de 6 mois et son premier garçon de 4 ans sont tombés malades quelques mois après l’explosion. Dans sa voix, il y a de la fatalité. « On a pensé à une maladie de Dieu. Ou à la bombe. » Et puis, eux aussi sont morts. D’ailleurs, à Taourirt, reste-t-il encore quelqu’un ou quelque chose en vie ? Rien ne bouge dans ce hameau fantôme attaqué sans répit par le sable, où portes et fenêtres restent closes. A 35 km au bout de cette route de la mort se trouve le point Zéro. Là où le 13 février 1960, la France fit exploser une bombe atomique de 70 kilotonnes.


Quatre fois Hiroshima. L’opération Gerboise Bleue marquait le début d’un long cauchemar pour plus de 40 000 personnes* – population du Touat hors Touareg – qui furent exposées aux radiations des essais nucléaires entre 1960 et 1966. Dans son bureau à Adrar, Kaloum Mekki, notable de la ville et sociologue de formation, croule sous les dossiers. Il cherche à lever une des nombreuses zones d’ombre de cette affaire. Profitant de son aura, il lança, il y a quelques années, un appel dans les médias pour recenser tous les Algériens mobilisés pour travailler sur le site. A en juger par le nombre de photocopies de pièces d’identité empilées sur son bureau, ils ont été des centaines à venir frapper à sa porte. « Il y avait quelque 10 000 travailleurs sur le site, dont 6500 Français et 3500 Algériens. Pour la wilaya d’Adrar, j’en ai recensé 600 dont la majorité avait entre 19 et 26 ans. Les Français avaient lancé une opération de recensement. Quand les hommes se présentaient avec leur carte, ils les enrôlaient de force, raconte-t-il en levant un doigt accusateur vers le ciel. Avec la complicité des caïds, qui exécutaient les ordres de l’administration avec plus ou moins de zèle. »

Bahou. Village ensablé avant Reggane, sur la RN6 qui s’enfonce vers Bordj Badji Mokhtar. Sid Ammar El Hammel, président de l’Association du 13 février 1960, travaille à l’école du village et passe beaucoup de temps à recueillir les témoignages des derniers survivants. En 1960, il n’était pas né. Mais il sait que les essais ont bouleversé sa vie, celle de son père, Ahmed Lamine, qui travaillait comme manœuvre sur le site. En 1960, pour les populations laborieuses du Bas-Touat ou des Oasis, comme les avaient appelés les Français, les préparatifs des militaires n’avaient rien de suspect. Jusqu’à ce que des consignes bizarres leur fassent pressentir le pire. « Avant l’explosion, les Français nous ont demandé de sortir des maisons, se souvient Mohamed Belhacen. Ils avaient peur qu’elles s’effondrent. Et puis, on nous a dit de nous mettre à plat ventre par terre, le bras devant les yeux. Il y a d’abord eu une lumière, comme un soleil. Puis un quart d’heure après, un bruit assourdissant et, enfin, l’onde qui s’est propagée dans le sol, pareille à celle d’un tremblement de terre qui vous emporte dans les profondeurs… »

Avec ses doigts, le vieil homme dessine ses souvenirs dans le sable. Et d’un coup, lève les yeux vers le ciel. « On a vu de la fumée noire, jaune, marron qui montait très haut. On ne comprenait pas, mais on savait que c’était un jour noir. Des hommes ont pleuré. » Sid Ammar a recoupé tous les récits et confirme : « Ils ne savaient pas ce qui se tramait. Aujourd’hui encore, mon père ne comprend pas tout le danger. Il sait qu’avec l’Association, je me rends souvent au point Zéro, mais il ne me dit rien ! » Après l’explosion, invisibles, les radiations ont semé la mort. « Les femmes perdaient leurs bébés. Les chèvres et les dromadaires tombaient malades puis mouraient. On n’avait même plus de moustiques », poursuit Mohamed. Le temps où les habitants du Touat troquaient leurs tomates contre du bétail avec les Maliens est terminé. Leur regard est désormais tourné vers le nord, d’où arrivent les camions pleins des fruits et légumes qui poussaient autrefois dans les oasis. « Nos tomates restent petites, leurs feuilles deviennent blanches. A l’intérieur des petits pois, on trouve une sorte de plâtre blanc et des vers. Quant aux palmiers, ils ne donnent plus de dattes. »

Pour les fellahs, qui ne souffrent pas du manque d’eau et sont aidés par les fonds de l’Etat pour revaloriser leurs terres, le lien entre les essais, l’anémie des cultures et les maladies des troupeaux ne fait pas de doute. Kaloum Mekki, à Adrar, se souvient « avoir lancé un cri d’alarme » en 1986, à l’occasion d’un colloque sur les perspectives de l’agriculture saharienne. « J’avais relevé que les symptômes de dégradation des écosystèmes de la région et leurs répercussions sur l’agriculture traditionnelle étaient les conséquences des irradiations. J’avais parlé de “bayoud nucléaire” ! » Mais aucune étude ne leur donne raison. Tout comme aucune enquête épidémiologique ne permet d’établir une corrélation directe entre les radiations, les cancers et les malformations. Sidi Mokhtar, 4 ans, est un des fils de Sid Ammar.

Un petit bonhomme aux cheveux bouclés. Il ne court pas aussi vite que ses copains car un de ses pieds est malformé. Abdallah, un autre de ses fils, 8 ans, n’a pas toutes ses facultés mentales. Bien sûr, Sid Ammar sait qu’il ne doit pas accuser la bombe. Dans cette région du Sahara, les médecins ne se bousculent pas. Et à Adrar, le chef-lieu de la wilaya, à 155 km, il n’y a même pas d’hôpital. Juste un ensemble de blocs réunis sous le nom d’« établissement public hospitalier ». Abderrezak Mentouri y travaille depuis un an et demi. Il ouvre la porte de son logement de fonction, en face de la morgue. Débordé, les yeux cernés, les traits marqués, il confie sur un ton excédé : « Je n’ai pas de moyens, pas de quoi faire des radiothérapies, les médicaments coûtent trop cher, alors je fais du palliatif. Si j’arrive à leur ajouter trois à six mois de vie, je suis content. »

Avant lui, il n’y a jamais eu d’oncologue dans la région. Aujourd’hui, tous les malades affluent vers son service. « J’avais complètement sous-estimé leur nombre ! Sur 70 cancers, je dois en avoir 30 du sein ! Et aussi des leucémies, des cancers du poumon… bref, tous les cancers radio-induits, que l’on connaît depuis Nagasaki et Tchernobyl. Normalement, on devrait avoir un registre des cancers. Mais ici, il n’existe pas ! Alors au moment du diagnostic, je relève le lieu de naissance, l’adresse, l’âge… Autant d’éléments qui serviront à établir une corrélation entre les radiations et les cancers. »

A Reggane, Abdellahi M’barek, le président de l’APC, paraphe les documents posés sur son bureau en expliquant : « Nous avons absolument besoin d’études. On n’est sûrs de rien, par rapport à la terre, l’eau, la santé. En tant qu’élu, j’ai besoin de ces données pour savoir ce qui est enterré. Beaucoup de choses sont dites mais j’ai des doutes, je sens toujours qu’il y a ‘quelque chose’ là-bas. » A la bombe, Nourredine Belmouhoub, 62 ans, y pense tous les jours. Toutes les minutes presque, à chaque fois que ses boutons le démangent. Des boutons rouges qui se déplacent sur le cuir chevelu, dans sa barbe rousse blanche et noire, sur ses jambes, entre ses orteils... Abdelkader, 52 ans, a les mêmes, localisés sur les omoplates, la poitrine.

Les deux hommes ont passé plusieurs mois dans le « triangle de la mort » : In M’guel, Reggane, Oued Namous. Trois casernes françaises incluses dans le périmètre irradié, que les Algériens ont récupérées et transformé en camps d’internement. Entre 1992 et 1995, ils seraient entre 18 000, selon la Commission nationale consultative pour la protection et la promotion des droits de l’homme, et 24 000, selon le Comité de défense des internés, à y avoir été déportés sur soupçon d’appartenance à l’ex-FIS (Front islamique du salut). Les deux ex-détenus ont aussi perdu l’odorat à In M’guel, en bas de la montagne d’In Ecker. Un comble pour Nourredine, autrefois restaurateur à Sétif. « Là où nous étions, rien ne poussait. Et du sol, se dégageait une odeur de pomme et de vinaigre », témoigne-t-il.

Trente ans auparavant, le 1er mai 1962, la France effectuait, à In Ecker, un tir dans une galerie creusée dans une montagne. Lors de l’explosion, le système d’obturation céda sous la pression, projetant gaz, poussières et matériaux radioactifs à l’extérieur. Pierre Messmer, ministre des Armées, et Gaston Palewski, ministre de la Recherche, présents lors de l’accident, furent irradiés. Le second mourut d’une leucémie. Le nuage radioactif qui s’était échappé a contaminé une partie de la région. En 2005, l’Agence internationale de l’énergie atomique relevait dans un rapport que la radioactivité résiduelle y était encore très forte. Alors que les températures frôlaient les 50° la journée et chutaient jusqu’à 5° la nuit, que le vent déchirait les tentes, les détenus ont alors creusé des abris dans cette terre maudite.

« On ramassait les piquets métalliques que les Français avaient laissés et on creusait, creusait, parfois jusqu’à trois mètres de profondeur. On trouvait bien qu’il y avait des odeurs bizarres, mais on pensait qu’elles étaient naturelles. Qu’elles venaient du sable, de vieilles racines… Et puis, avec l’argile et l’eau avec laquelle nous nous douchions, nous avons fabriqué des parpaings. On ne savait pas. Je n’ai découvert qu’en 2007 qu’il y avait eu des essais sur le site… » Fatah Bouteba, 51 ans, est passé par Reggane et In M’guel, où il a commencé à perdre la vue. Arbi Messaoud, 62 ans, lui, a connu les trois camps. Cet ancien commerçant, détenu pendant six ans et trois mois, se souvient avoir été mis dès le début de son internement au courant du passé des camps.

« Avec d’autres prisonniers, nous avions trouvé des pierres noires et des morceaux de ferraille calcinés. Un professeur en neurologie nous a expliqué pourquoi. Un des détenus vomissait souvent du sang, mais les militaires n’ont pas voulu l’emmener à l’hôpital. Il est mort au bout d’un an. Moi, je suis parti à In M’guel avec une fistule. J’ai été opéré, sans savoir d’où elle venait. Encore aujourd’hui, j’ai des douleurs. Un instant, il s’arrête pour s’éponger le front. A Oued Namous, un autre docteur nous avait dit que les blocs dans lesquels nous dormions étaient, du temps des Français, des laboratoires pour les expériences chimiques. » En Algérie, le dossier des essais nucléaires est longtemps resté fermé. A Bahou, Sid Ammar el Hammel, président de l’Association des victimes du 13 février 1960, écarquille ses yeux et passe la main dans son épaisse barbe poivre et sel, comme pour mieux faire resurgir ses souvenirs.

« En 1987, un député a écrit un article sur les essais nucléaires dans le magazine d’une petite association locale. Cet article a été repris par un autre magazine, Al Wihda, puis la télé de Béchar est venue faire un reportage. Mais le dossier n’est vraiment devenu officiel qu’en 1996. Saïd Abadou, alors ministre des Moudjahidine, a osé partir au point Zéro, raconte-t-il en exhumant un vieil album de photos jaunies par le sable et le soleil. Il est monté au sommet du bunker scellé depuis le départ des Français et a prononcé un discours assez violent contre la France en parlant de ‘crime’. » Et ce crime a le visage d’Abdelkader et de Mohamed. Assis au bord de la chaussée, dans le sable déjà chaud, à l’ombre d’un mur, sur cette route de la mort menant au point Zéro. Ils sont nés dans les années 1960. Mentalement déficients, il leur est impossible de tenir une discussion. Ils ont perdu un frère et leur père, Abderrahmane, est décédé il y a dix ans « d’un cancer ». Il était responsable du magasin où étaient entreposés les produits chimiques entre 1957 et 1962. Les yeux fixés sur leurs pieds nus, la peau lézardée par la sécheresse et le sable, chassant les mouches d’un revers de la main, ils attendent là que le temps passe. Et que la mort les prenne.

*) Chiffre avancé par le Comité de liaison pour la coordination du suivi sanitaire des essais nucléaires français (CSSEN) dans son rapport de mai 2007



Par Adlène Meddi, Mélanie Matarese

Source El Watan



En Algérie, l’année commence sous le signe de la contestation sociale. Des actions se développent où les travailleurs s’organisent indépendamment du syndicat officiel, l’UGTA.

Barrages routiers, manifestations, grèves, les actions de protestation se sont multipliées ces dernières semaines pour l’emploi, la couverture sanitaire, les retraites, les transports et infrastructures routières et l’absence de biens essentiels comme l’eau, le gaz et l’assainissement.
Dans certains cas, les autorités locales ont rapidement calmé le jeu en accordant telle ou telle amélioration mineure mais, dans les entreprises, les conflits sont importants et difficiles. Les travailleurs trouvent face à eux le patronat, la direction des entreprises, le pouvoir mais également, bien souvent, le syndicat UGTA.
En grève depuis le 10 janvier pour faire respecter la convention collective, les 250 ouvriers de l’usine de production de verre Africaver (wilaya de Jijel) ont suspendu le 24 janvier leur mouvement pour quinze jours dans l’attente d’une réponse de la direction.
Le 12 janvier, 7 500 sidérurgistes d’Arcelor-Mittal sont entrés en grève contre la fermeture de la cokerie et la perspective de plus de 320 licenciements. Poursuivis en justice, menacés de ne pas être payés en février, ils ont repris le travail quinze jours plus tard avec la promesse d’un plan de réhabilitation de la cokerie. Le conflit n’en est pas pour autant terminé car les représailles sont arrivées : poursuites et sanctions de certains militants syndicaux, heures de délégation supprimées, retenues sur salaire.
Mais la grève des 5 000 ouvriers de la Société nationale de véhicules industriels (SNVI) de Rouiba (Mitidja) avec sa violente répression policière contre les travailleurs ouvre, peut-être, une nouvelle période pour le mouvement ouvrier algérien. La grève a été déclenchée contre l’accord direction-UGTA, pour l’augmentation des salaires et contre la suppression du droit de départ à la retraite anticipée ou sans condition d’âge basé sur 32 ans de service. Manifestations devant le siège du syndicat, barrages routiers et affrontements ont ponctué le mouvement.
La colère gronde contre l’UGTA, accusée d’avoir « livré les travailleurs à l’injustice et à l’exploitation en cédant sur leurs droits », selon les propos d’un travailleur rapportés par le quotidien El Watan.
«  Le pouvoir d’achat ne cesse de dégringoler et notre situation de se dégrader. Les hauts responsables voient leurs revenus croître sans cesse et nous autres, simples travailleurs, subissons le diktat d’un pouvoir qui n’a d’yeux que pour les intérêts restreints d’une certaine classe », déclare un autre. Trahis, menacés de licenciements ou de retenues de jours de grève par les représentants même de l’UGTA, c’est la mort dans l’âme que les travailleurs ont repris leur poste, neuf jours plus tard, en attendant l’ouverture des négociations pour lesquelles ils ont décidé de créer un « comité de suivi » indépendant du syndicat.
Dans tout le pays, la contestation s’étend, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’UGTA, instrument du pouvoir, l’un des rares syndicats au monde à avoir approuvé un programme d’ajustement structurel du FMI, aujourd’hui profondément discrédité.
De nombreux syndicats autonomes se sont créés et sont à l’origine des mouvements, en cours ou sur le point de se déclencher, dans l’enseignement, la santé, les transports, etc.
L’appel que viennent de lancer les syndicats autonomes de la fonction publique pour la création d’une nouvelle confédération est une initiative particulièrement importante que tous les syndicalistes de lutte de classe doivent soutenir.

Alain Castan  (Tout est à nous n°41 du 4 février 2010)

Voir également : "entre repression et manipulation : le courageux combat des syndicats autonomes algériens" par François Della Sudda (Comité international de soutien au syndicalisme
autonome algérien – CISA)  CISA Algérie CISA Algérie



Les actions de protestation se sont multipliées, ces derniers jours, à travers le pays, mettant à nu la dégradation des conditions de vie de larges franges de la population.


A l’Est, au Centre, comme à l’Ouest, les citoyens soulèvent les mêmes préoccupations liées à l’emploi, à la couverture sanitaire, à l’enclavement et à l’absence des commodités de base, comme l’eau, le gaz et l’assainissement. Cette année 2010 s’annonce sous le signe de la contestation sociale, et ce ne sont pas les déclarations officielles sur la baisse du taux de chômage ou le relèvement du salaire minimum, sans réel impact sur le pouvoir d’achat, qui mettront la colère ambiante sous l’éteignoir. Les dernières statistiques rendues publiques récemment, annonçant un taux de chômage de 10%, placent pratiquement l’Algérie au même niveau que les pays européens. Or, la réalité est tout autre.
Les présidents d’APC dans les communes rurales, interrogés sur l’emploi dans leurs localités, répondent invariablement que le taux de chômage se situe au-delà des 50%. Dans ces conditions, la stabilité sociale est mise en péril, en dépit des chiffres euphoriques sortis de l’administration centrale. Toutes les politiques sociales menées dans l’optique d’aider à l’insertion des jeunes n’ont fait qu’aggraver la précarité. Des diplômés d’universités usent leur patience durant des années au niveau des sièges des administrations chargées de mettre en œuvre les dispositifs gouvernementaux. Trois ou quatre années d’attente pour obtenir un poste sous-payé et non renouvelable. Cette frange de la population, que la formation universitaire n’a pas aidée à intégrer le monde du travail, vit le drame du chômage dans le silence, préférant tourner le regard vers des cieux plus cléments. La colère vient du pays profond, où parfois ce sont des pères de famille qui descendent dans la rue pour protester contre la désertion de tous les services étatiques chargés d’améliorer les conditions de vie des citoyens. Toutes les administrations publiques paraissent en définitive équipées et programmées pour que rien ne bouge. La réalisation d’un petit tronçon d’assainissement ou la réfection d’une route deviennent subitement des projets qui dépassent les compétences et les moyens des collectivités locales.

Pourrissement

Pour rompre l’inertie des pouvoirs publics, la population a compris que le seul moyen de se faire entendre est de bloquer les routes ou d’occuper les administrations et les assemblées locales. En quelques heures, les autorités locales réagissent et annoncent le lancement des travaux pour le lendemain. Ainsi donc, les moyens sont disponibles, et c’est l’option du pourrissement et du mépris qui a prévalu, en lieu et place de la rigueur et de la compétence. Dans leurs actions de protestation, les citoyens « occupent » indifféremment les sièges de daïra et les assemblées locales, faisant porter une égale responsabilité aux élus et aux responsables de l’administration. Cette dernière a décidé, depuis bien longtemps, de s’installer dans la bureaucratie, reproduisant depuis des décennies les mêmes réflexes tatillons et sclérosants. Il est arrivé que des walis déclarent, impuissants, qu’« un seul fonctionnaire peut bloquer des projets d’envergure de toute la wilaya ». Ces postures d’indignation n’ont malheureusement aucune incidence sur le fonctionnement boiteux des administrations. Les assemblées élues, quant à elles, sont à l’origine de beaucoup de déception au sein de la population. Les programmes de campagne sont oubliés au lendemain de l’installation des exécutifs, et l’on cède à la facilité de la gestion au jour le jour, se déconnectant de la vie quotidienne des administrés. Les élus font alors preuve d’une inertie égale à celle de l’administration. Ils oublient la population qui les a élus, et qui le leur rend bien, puisque, le jour des manifestations, les protestataires réclament exclusivement la venue des autorités administratives.

Par Djaffar Tamani
El Watan

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