Europe

Article de Birn traduit par Jacqueline Dérens
Source : Le Courrier des Balhkans

Les citoyens de Zagreb sont dans la rue depuis des mois pour protester contre le saccage du centre-ville par les promoteurs immobiliers, les étudiants réclament la gratuité de l’enseignement supérieur, les syndicats et les travailleurs rejettent la nouvelle loi sur le travail, qui simplifierait les procédures de licenciement. Alors que la société croate a plutôt une tradition de passivité, une véritable révolution de la conscience citoyenne est en train de se produire.


« Les gens se sont réveillés et se rendent compte que leur voix compte. C’est la fête de la démocratie croate et les citoyens ont envoyé un message aux politiciens. Nous sommes là, et vous ne pouvez plus nous éviter ». C’est ainsi que le dirigeant syndicaliste Krešimir Sever s’exprimait, après avoir annoncé que les syndicats avaient recueilli 813.016 signatures pour exiger un référendum sur la proposition du gouvernement d’amender la loi sur le travail.

Ce chiffre est particulièrement élevé pour un pays de 4,5 millions d’habitants. En comparaison, lors des dernières élections législatives, la Communauté démocratique croate (HDZ, au pouvoir) a recueilli 834.203 voix.

Les analystes constatent que la société croate est en train de changer après 45 ans de communisme, où la liberté d’expression était limitée, et après vingt années de « transition », durant lesquelles la population avait tendance à observer passivement ce qui se passait dans son pays.

Le chiffre élevé de pétitionnaires est le signe que les gens sont devenus politiquement plus actifs et se rendent compte qu’ils peuvent exprimer leur mécontentement et rechercher des changements d’une manière organisée.

« La société croate a longtemps été caractérisée par un mélange d’autoritarisme et de soumission ainsi que par une dose de cynisme envers l’engagement pour les sujets d’intérêt public », remarque le sociologue Srdjan Dvornik. « La résistance se traduit habituellement par une forme d’amertume, des grognements, des insultes pour les politiciens et une méfiance envers toutes les institutions, à l’exception de l’Église et de l’Armée. Bien sûr, c’est le droit le plus strict des gens, mais cela n’aide pas au changement ».

« Les gens commencent à se rendre compte combien les institutions et l’Etat sont peu dignes de confiance, mais aussi du pouvoir qu’ils ont potentiellement entre les mains, si seulement ils agissent d’une manière organisée. Tout cela parce que les problèmes s’accumulent et qu’à un moment, on ne peut plus les cacher sous le tapis... »

Les travailleurs dans la rue pour défendre la loi sur le travail

Ces derniers temps, des manifestations ont lieu partout dans le pays, surtout depuis que la crise financière a rendu plus visibles les inégalités et l’injustice sociale. L’annonce par le gouvernement de sa volonté de modifier la Loi sur le travail pour réduire les droits des syndicats et permettre au patronat de licencier le personnel plus facilement a vite mobilisé dans l’unité syndicats et travailleurs.

La Première ministre Jadranka Kosor a promis que le gouvernement respecterait la volonté populaire par référendum, même s’il en coûte 23 millions d’euros, une dépense importante pour un pays qui a des problèmes financiers. Jusqu’à présent, un seul référendum a été organisé en Croatie, celui de 1991, quand on a demandé aux gens s’il voulait rester ou non dans la Fédération yougoslave.

Les économistes et les hommes d’affaires soutiennent la démarche du gouvernement dans cette affaire. « La Croatie devra tôt ou tard changer sa Loi sur le travail et rendre le marché du travail plus flexible pour rendre l’économie du pays plus compétitive avant son entrée dans l’UE », estime ainsi l’analyste Damir Novotny.

Les citoyens de Zagreb contre les promoteurs immobiliers

Un groupe issu de la société civile, Droit à la cité, et l’association écologiste Action Verte ont réuni 54000 noms sur une pétition contre la construction d’un vaste complexe résidentiel et d’affaires à Zagreb. Ce chiffre, bien que modeste, est considéré comme une expression massive de la volonté populaire.

Le promoteur a pourtant reçu un fort soutien du maire de Zagreb, Milan Bandić, et de toutes les autres institutions concernées. Elles étaient même prêtes à changer les lois d’urbanisme pour qu’il puisse commencer à construire, mais les habitants se sont rebellés contre ce plan avec une rare virulence. Ils n’ont pas réussi à empêcher définitivement la construction, mais les militants sont déterminés à protéger la zone piétonne du centre ville, la rue de Varsovie, où une rampe d’accès à un parking privé souterrain est prévue.

En mai et juin, les militants ont assuré des veilles nuit et jour pour empêcher cette construction. Certains ont dormi dans les rues, pendant que d’autres leur apportaient à manger, et des événements publics étaient organisés chaque jour, allant du cours de yoga du matin au concert du soir.

Des centaines de manifestants viennent d’ailleurs de bloquer la circulation dans Zagreb pour protester contre l’arrestation, jeudi 15 juillet, de 150 manifestants pacifiques qui protestaient contre ce projet. Ils demandent la démission du chef de la police et du ministre de l’Intérieur et ont promis de continuer à protester en organisant manifestations et marches contre le projet.

« La rue de Varsovie est devenu le symbole de la révolte contre la fraude et les combines en Croatie à cause des liens entre la politique et le grand capital », explique le musicien Saša Antić, du groupe The Beat Fleet. « Nous sommes venus soutenir les gens dont on ne respecte pas la volonté ».

Le groupe a donné un concert gratuit auquel des centaines d’autres artistes se sont joints, dans un programme fort bien nommé « Mille et une nuits et jours pour la rue de Varsovie ». Beaucoup n’étaient pas de Zagreb, mais voulaient montrer leur solidarité aux habitants de la ville.

« Cette résistance militante n’est pas seulement une question de désobéissance civile et ne montre pas seulement le besoin des citoyens ordinaires de s’impliquer dans les affaires publiques. Elle symbolise toutes les occasions précédentes, pour lesquelles on ne trouvait pas ce courage, il y a quelques années encore », explique Vedran Horvat de la Fondation Henrich Böll.

Mirela Holy, députée du Parti social-démocrate (SDP), parti d’opposition auquel appartenait, il n’y a pas si longtemps encore le maire de Zagreb, est la seule responsable politique à avoir présenté des excuses publiques pour ce projet controversé. « En tant que membre du parti qui a dirigé la ville de Zagreb depuis dix ans, je ne peux pas cacher que des décisions qui ont porté dommage à l’intérêt public ont été prises au cours de cette période ».

La « révolte de la rue de Varsovie » est devenue un problème si important que même le nouveau Président, Ivo Josipović, lui aussi social-démocrate, est intervenu pour demander aux autorités de la ville d’organiser un référendum sur la question.

Les étudiants réclament la gratuité de l’enseignement supérieur

Dans le même temps et un peu avant la pétition pour demander un référendum sur la Loi sur le travail, des étudiants ont fait irruption dans une session du Sénat de l’université de Zagreb. Les protestataires ont interrompu la séance pour demander la gratuité de l’enseignement supérieur.

La révolte étudiante en Croatie, sans précédent depuis les années 1970, a commencé au printemps 2009. Des étudiants d’une douzaine de Facultés des six Universités de Croatie, principalement en sciences sociales, ont commencé à tenir des réunions publiques sous le slogan « Pour une éducation gratuite ».

La Faculté des sciences humaines et sociales de Zagreb servait de base au mouvement de protestation et les étudiants du mouvement « Pour une initiative étudiante indépendante pour le droit à une éducation gratuite » ont bloqué l’activité de la Faculté pendant 34 jours, en organisant des conférences alternatives et des réunions pour la poursuite de l’action.

Ce fut l’action de masse la plus importante jamais organisée par la nouvelle génération croate, née pendant les années de guerre, et des personnalités connues comme le philosophe américain Noam Chomski ont soutenu leur action, car ils y voyaient une expression démocratique de mécontentement.

« Le mouvement de la rue de Varsovie et l’initiative étudiante ont montré un grand degré d’organisation et de clairvoyance sur le fonctionnement des institutions », commente la sociologue Suzana Kunac. « Il y a eu un grand nombre d’actions menées à deux niveaux. D’un côté, la montée d’une conscience civile sur divers problèmes, et de l’autre, la formation d’une pression légitime et démocratique pour la résolution de nombreuses questions institutionnelles ».

Selon les propositions gouvernementales, les nouveaux étudiants devraient payer entre 500 à 1200 euros par an, selon les départements. Seuls ceux qui passeraient leurs examens régulièrement et avec de bonnes notes obtiendraient une réduction des droits d’inscription. Les protestataires veulent l’abolition de tous les droits universitaires en expliquant qu’ils sont trop chers et que l’enseignement supérieur n’est pas un privilège mais un droit universel.

Des révoltes, ou une révolution civique ?

Pour la première fois dans l’histoire récente de la Croatie, de nombreux discours publics commencent par ces mots « Nous, paysans, travailleurs et étudiants » qui indiquent le développement d’une résistance civique. Žarko Puhovski, professeur de philosophie à Zagreb, y voit non pas tant une forme de résistance, mais plutôt l’expression d’« un activisme post-moderne ».

Il ne croit pas que des manifestations de l’ampleur de celles que l’on a récemment vues en Grèce puissent se produire en Croatie. « Comme les protestataires demandent bien peu, il devrait être facile de les satisfaire. La Croatie n’a pas, comme la Grèce, un noyau dur de militants radicaux et la situation n’est pas aussi tendue que dans ce pays », explique-t-il.

Cependant, beaucoup d’observateurs voient dans les récents événements en Croatie le signe que les citoyens sont prêts à descendre dans la rue pour exiger le respect de leurs droits et que la conscience sociale est montée d’un cran, ouvrant la voie à des réactions futures mieux préparées et mieux organisées contre des décisions politiques controversées.

« On peut donner crédit à l’association Droit à la cité et à l’initiative étudiante d’avoir forgé une nouvelle génération de citoyens qui ne seront pas prêts à baisser la tête devant les échecs du système et à se laisser acheter par ceux qui nous gouvernent », conclut Vedran Horvat.

25 juillet par CADTM international
 
Le Comité grec contre la Dette a été fondé début juillet 2010 à Athènes. Il est composé de représentants de partis et de mouvements sociaux provenant d’un large éventail de la gauche grecque. Le Comité grec contre la Dette a annoncé sa volonté de travailler étroitement en collaboration avec le réseau international du CADTM. Celui-ci se réjouit de la création d’une organisation sœur en Grèce, épicentre de la nouvelle crise de la dette publique qui affecte tous les pays industrialisés.


Déclaration fondatrice du Comité Grec contre la Dette (CGD)

La question de la dette publique joue le rôle central dans l’offensive historique en cours du capital contre le travail, les salariés, les femmes, les jeunes mais aussi contre toute la société. En effet, c’est au nom de la dette et de son remboursement que sont « justifiées » toutes les coupes sans précédent des salaires, des pensions et des indemnités de chômage, ainsi que le démantèlement de la sécurité sociale, l’effondrement et la privatisation méthodiquement programmée des services publics, l’explosion des prix des produits de consommation de première nécessité résultant des hausses successives de la TVA, les licenciements de masse, le refus de prendre en compte réellement le problème climatique et environnemental, l’extrême flexibilisation des travailleurs, la déréglementation du marché du travail qui est en train de se transformer en une véritable jungle, l’abrogation des droits du travail, le refus des droits et libertés démocratiques les plus élémentaires, ou encore la mise en question de la démocratie parlementaire elle-même…

Les responsables de la crise exercent un chantage inouï sur les innombrables victimes de cette crise qui sont contraintes de payer le prix fort. Ce chantage vise à culpabiliser les peuples afin qu’ils acceptent de payer pour un crime pour lequel non seulement ils ne portent aucune responsabilité, mais qui de surcroît a été perpétré exclusivement contre eux !

Les véritables responsables de l’explosion de la dette publique sont les politiques néolibérales des gouvernements de droite et de gauche des dernières décennies, qui ont légalisé et favorisé la fraude fiscale des nantis. Les recettes de l’Etat diminuant énormément à cause de ces politiques, les déficits se creusent et nourrissent une dette publique en constante progression. Cette progression a pris des dimensions effrayantes avec l’explosion de la dernière crise capitaliste, qui est d’ailleurs le produit direct de la même politique néolibérale.

Pourtant, le grand capital et les classes aisées profitent doublement des politiques gouvernementales aux dépens du reste de la société. D’une part, la dette publique, qu’ils ont façonnée, s’avère pour eux une source supplémentaire d’enrichissement facile : la politique fiscale des gouvernements néolibéraux leur permet d’investir leurs surprofits dans le marché des fameux bons d’Etat et de s’enrichir avec des taux d’intérêt outrageusement élevés, grâce auxquels l’Etat espère servir sa dette. Voici donc pourquoi la dette publique et son remboursement constituent un mécanisme de transfert des revenus de « ceux d’en bas » vers « ceux d’en haut », c’est-à-dire un instrument fondamental de la redistribution drastique des richesses en faveur des riches qui deviennent encore plus riches, et aux dépens des salariés et des classes populaires !

Ce hold-up du siècle doit prendre fin, et dans ce but, il s’agit de lutter pour construire tous ensemble, dans l’unité et sans exclusive, un rapport de forces afin d’être en mesure d’imposer à la classe dominante et à ses alliés internationaux la fin des ces politiques inhumaines et barbares.

La constitution du Comité Grec contre la Dette est le premier pas dans cette direction. Si on veut atteindre notre objectif commun, d’autres pas doivent suivre, non seulement dans notre pays, mais aussi dans toute l’Europe et au-delà, car notre problème dépasse la seule échelle nationale et, confrontés à un ennemi de classe international si uni et coordonné, nous ne pouvons y faire face qu’en présentant un front le plus large possible. Le but est donc la constitution d’un mouvement international de masse en vue de la remise en cause et de l’annulation de la dette, tant au Sud qu’au Nord.

C’est pourquoi la collaboration étroite du Comité Grec contre la Dette avec le CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde www.cadtm.org ), qui se bat depuis 20 ans pour libérer les populations du fardeau de la dette qui les condamne au sous-développement et à la misère, marque son intention de contribuer activement a la construction d’un mouvement radical contre la dette aux Balkans et dans toute l’Europe. Un mouvement qui se battra contre la dette au Nord, mais mettra aussi en première ligne de ses priorités la solidarité active envers les peuples du Tiers Monde en lutte depuis des décennies contre la dette au Sud.

La première tâche du Comité sera de combattre la propagande quotidienne qui présente la dette comme un « phénomène naturel », qui constitue un tabou et ne peut pas être contestée. Au contraire, nous pensons que contester la dette constitue le premier pas vers la libération de la société. Les citoyens ont le droit, mais aussi le devoir, de démythifier et de contrôler cette dette, de la passer au scanner pour savoir exactement d’où elle vient, ce qu’elle a financé, qui l’a contractée et qui en profite. En d’autres termes, il s’agit de déterminer les responsables de l’endettement et de les forcer à en assumer le coût.

La réalisation d’un tel audit par les citoyens mobilisés doit contribuer à la mobilisation populaire afin d’obtenir l’annulation d’une dette largement illégitime, odieuse et scandaleuse.

En collaboration étroite avec le CADTM, le Comité Grec contre la Dette ambitionne de contribuer activement, ensemble avec d’autres mouvements sociaux, à la création d’un mouvement de masse tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de notre pays, mouvement qui portera le mot d’ordre « Nous n’allons pas payer Votre crise » et luttera de toutes ses forces contre la dette et les causes de la crise actuelle.

Source : http://www.cadtm.org/Grece-Fondation-du-Comite-Grec

Traduit par Laurelou Piguet

Les salariés ont massivement répondu à l’appel à la grève générale lancé mardi 29 juin par la Confédération générale des travailleurs de Grèce (GSEE) et l’Union des fonctionnaires (ADEDY) pour protester contre la réforme annoncée du système de sécurité sociale et en particulier du système de retraites. Quelques incidents ont été constatés au centre d’Athènes, en marge du cortège syndical
.
Au Pirée, où une grève paralyse depuis plusieurs jours les liaisons maritimes dans un climat tendu, quelques incidents ont également éclaté entre des grévistes et les forces de sécurité portuaire et les forces de police. Finalement, certaines liaisons du matin ont été opérées, et la reprise des autres a été reportée à la fin de la grève. Globalement, le trafic des transports en commun a été fortement perturbé, et les services publics sont restés fermés.


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Mardi 15 Juin 2010 
Avec Joe Higgins, député européen irlandais, 
André Hunko député de Die Linke au Bundestag,

des représentant de la gauche anticapitaliste de l'Etat espagnol,

de la coalition Antarsya de Grèce,

Marisa Matias députée européenne du Bloc de gauche portugais,

Chris Bambery du SWP anglais,

Olivier Besancenot...
A 20h, salle de la Mutualité, M° Maubert Mutualité - Paris.

Samir Amin


1. Il n’y a pas de monnaie sans Etat. Ensemble, Etat et monnaie constituent dans le capitalisme le moyen de la gestion de l’intérêt général du capital, transcendant les intérêts particuliers des segments du capital en concurrence. La dogmatique en cours imaginant un capitalisme géré par le « marché », voire sans Etat (réduit à ses fonctions minimales de gardien de l’ordre), ne repose ni sur une lecture sérieuse de l’histoire du capitalisme réel, ni sur une théorie à prétention « scientifique » capable de démontrer que la gestion par le marché produit – même tendanciellement – un équilibre quelconque (a fortiori « optimal »).
Or l’Euro a été crée en l’absence d’un Etat européen, substitut aux Etats nationaux, dont les fonctions essentielles de gestionnaires des intérêts généraux du capital étaient elles mêmes en voie d’abolition. Le dogme d’une monnaie « indépendante » de l’Etat exprime cette absurdité.
« L’Europe » politique n’existe pas. En dépit de l’imaginaire naïf appelant à dépasser le principe de la souveraineté, les Etats nationaux demeurent seuls légitimes. Il n’y a pas de maturité politique qui ferait accepter par le peuple d’une quelconque des nations historiques dont l’Europe est constituée le résultat d’un « vote européen ». On peut le souhaiter ; il reste qu’il faudra attendre encore longtemps pour qu’une légitimité européenne émerge.
L’Europe économique et sociale n’existe pas d’avantage. Une Europe de 25 ou 30 Etats reste une région profondément inégale dans son développement capitaliste. Les groupes oligopolistiques qui contrôlent désormais l’ensemble de l’économie (et au-delà la politique courante et la culture politique) de la région sont des groupes qui ont une « nationalité » déterminée par celle de leurs dirigeants majeurs. Ce sont des groupes qui sont principalement britanniques, allemands, français, accessoirement néerlandais, suédois, espagnols, italiens. L’Europe de l’Est et en partie celle du Sud sont dans un rapport à l’Europe du nord ouest et du centre analogue à celui qui commande dans les Amériques la relation entre l’Amérique latine et les Etats Unis. L’Europe n’est guère dans ces conditions qu’un marché commun, voire unique, lui-même partie du marché global du capitalisme tardif des oligopoles généralisés, mondialisés et financiarisés. L’Europe est, de ce point de vue, ai-je écrit, la « région la plus mondialisée » du système global. De cette réalité, renforcée par l’impossible Europe politique, découle une diversité des niveaux de salaires réels et des systèmes de solidarité sociale comme des fiscalités qui ne peut être abolie dans le cadre des institutions européennes telles qu’elles sont.

2. La création de l’Euro a donc mis la charrue avant les bœufs. Les politiciens qui en ont décidé ainsi l’ont d’ailleurs parfois avoué, en prétendant que l’opération contraindrait « l’Europe » à inventer son Etat transnational, replaçant par là même les bœufs devant la charrue. Ce miracle n’a pas eu lieu ; et tout laisse entendre qu’il n’aura pas lieu. J’avais eu l’occasion dés la fin des années 1990 d’exprimer mes doutes sur cette manœuvre. L’expression (« placer la charrue avant les bœufs »), qui fut la mienne a été récemment reprise par un haut responsable de la création de l’euro, lequel, en l’occurrence, m’avait fait part de sa certitude que mon jugement était pessimiste sans raison. Un système absurde de ce genre ne pouvait donner l’apparence de fonctionner sans grave accroc, ai-je écrit, que tant que la conjoncture générale demeurait facile et favorable. Il fallait donc s’attendre à ce qui est arrivé : dès lors qu’une « crise » (fut-elle dans un premier temps d’apparence financière) frappait le système, la gestion de l’Euro devait s’avérer impossible, incapable de permettre des réponses cohérentes et efficaces.

La crise en cours est appelée à durer, voire à s’approfondir. Ses effets sont différents, et souvent inégaux, d’un pays européen à l’autre. Les réponses sociales et politiques aux défis qu’ils constituent pour les classes populaires, les classes moyennes, les systèmes de pouvoirs politiques, sont et seront de ce fait différentes d’un pays à l’autre. La gestion de ces conflits appelés à se développer est impossible en l’absence d’un Etat européen, réel et légitime ; et l’instrument monétaire de cette gestion n’existe pas.
Les réponses données par les institutions européennes (BCE incluse) à la « crise » (grecque entre autre) sont de ce fait absurdes, et appelées à faire faillite. Ces réponses se résument dans un seul terme – austérité partout, pour tous – et sont analogues aux réponses données par les gouvernements en place en 1929-1930. Et de la même manière que les réponses des années 1930 ont aggravé la crise réelle, celles préconisées aujourd’hui par Bruxelles produiront le même résultat.

3. Ce qu’il aurait été possible de faire au cours des années 1990 aurait dû être défini dans le cadre de la mise en place d’un « serpent monétaire européen ». Chaque nation européenne, demeurée de fait souveraine, aurait donc géré son économie et sa monnaie selon ses possibilités et ses besoins, même limités par l’ouverture commerciale (le marché commun). L’interdépendance aurait été institutionnalisée par le serpent monétaire : les monnaies nationales auraient été échangées à taux fixes (ou relativement fixes), révisés de temps à autre par des ajustements négociés (dévaluations ou réévaluations).

Une perspective – longue – d’un « durcissement du serpent » (préparant peut être l’adoption d’une monnaie commune) aurait alors été ouverte. Le progrès dans cette direction aurait été mesuré par la convergence – lente, progressive – de l’efficacité des systèmes de production, des salaires réels et des avantages sociaux. Autrement dit le serpent aurait facilité – et non handicapé – une progression possible par convergence vers le haut. Celle-ci aurait exigé des politiques nationales différenciées se donnant ces objectifs, et les moyens de ces politiques, entre autre le contrôle des flux financiers, lequel implique le refus de l’absurde intégration financière dérégulée et sans frontières.

4. La crise de l’Euro en cours pourrait fournir l’occasion d’un abandon du système absurde de gestion de cette monnaie illusoire et la mise en place d’un serpent monétaire européen en consonance avec les possibilités réelles des pays concernés.

La Grèce et l’Espagne pourraient amorcer le mouvement en décidant : (i) de sortir (« provisoirement ») de l’Euro ; (ii) de dévaluer ; (iii) d’instaurer le contrôle des changes, au moins en ce qui concerne les flux financiers. Ces pays seraient alors en position de force pour négocier véritablement le rééchelonnement de leurs dettes, après audit, répudiation des dettes associées à des opérations de corruption ou de spéculation (auxquelles les oligopoles étrangers ont participé et dont ils ont tiré même de beaux bénéfices !). L’exemple, j’en suis persuadé, ferait école.

5. Malheureusement la probabilité d’une sortie de crise par ces moyens est probablement proche de zéro.

Car le choix de la gestion de l’euro « indépendant des Etats » et le respect sacro-saint de la « loi des marchés financiers » ne sont pas les produits d’une pensée théorique absurde. Ils conviennent parfaitement au maintien des oligopoles aux postes de commande. Ils constituent des pièces de la construction européenne d’ensemble, conçue elle-même exclusivement et intégralement pour rendre impossible la remise en cause du pouvoir économique et politique exercé par ces oligopoles, à leur seul bénéfice.
Dans un article publié sur de nombreux sites web, intitulé « Open letter by G. Papandréou to A. Merkel », les auteurs grecs de cette lettre imaginaire comparent l’arrogance de l’Allemagne d’hier et d’aujourd’hui. Par deux fois au XX ième siècle les classes dirigeantes de ce pays ont poursuivi le projet chimérique de façonner l’Europe par des moyens militaires, chaque fois surestimés. Leur objectif de leadership d’une Europe conçue comme « une zone mark », n’est il pas à son tour fondé sur une surestimation de la supériorité de l’économie allemande, en fait relative et fragile ?
Une sortie de la crise ne serait possible que si et dans la mesure où une gauche radicale osait prendre l’initiative politique de la constitution de blocs historiques alternatifs « anti-oligarchiques ». L’Europe sera de gauche ou ne sera pas, ai-je écrit. Le ralliement des gauches électorales européennes à l’idée que « l’Europe telle qu’elle est vaut mieux que pas d’Europe » ne permet pas de sortir de l’impasse, ce qui exige la déconstruction des institutions et des traités européens. A défaut donc le système de l’Euro, et derrière lui celui de « l’Europe » tel qu’il est, s’enfonceront dans un chaos dont l’issue est imprévisible. Tous les « scénarios » peuvent alors être imaginés, y compris celui qu’on prétend vouloir éviter, celui de renaissance de projets d’ultra droite. Dans ces conditions pour les Etats Unis, la survie d’une Union Européenne parfaitement impuissante ou son éclatement ne changent pas grand-chose. L’idée d’une Europe unie et puissante contraignant Washington à tenir compte de ses points de vue et de ses intérêts relève de l’illusion.

6. J’ai donné à cette réflexion un caractère concis, pour éviter les redites, m’étant étendu sur différents aspects de l’impasse européenne dans des écrits antérieurs :

L’hégémonisme des Etats-Unis et l’effacement du projet européen, section II, 2000
Au-delà du capitalisme sénile, chapitre VI, 2002
Le virus libéral, chapitre V, 2003
Pour un monde multipolaire, chapitre I, 2005
La crise, sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ? , chapitre I, 2008

 

source : Forum Mondial des Alternatives

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