A l'appel du Comité Maghreb de Marseille a eu lieu hier, 11 novembre, un rassemblement manifestation de soutien au Peuples de Syrie et du Yémen. Après un rassemblement ponctué de prises de paroles, de chants et de dans danses, une marche a eu lieu jusqu'au Consulat de Syrie.
Par Alice Michaux | Damas | 07/08/2011 | 11H25
sur Rue89
La révolte monte lentement dans la capitale syrienne verrouillée par le pouvoir, et la vie quotidienne a changé. Témoignage.
En apparence, la vie n'a que peu changé depuis le début du soulèvement contre le régime de Bachar el-Assad.
Les gens se promènent dans la rue, les magasins sont ouverts. D'immenses drapeaux ont fait leur apparition place des Omeyyades et des Abbassides, un stade a été
transformé en caserne.
Certaines administrations ont affiché des caricatures telles qu'un Satan américano-sioniste en train de partager le gâteau syrien avec des diablotins armés de longs
glaives sur lesquels on peut lire : BBC, France 24, Al Arabiya, Al Jazeera (chaînes qui diffusent les vidéos envoyées par les manifestants).
A la radio, les présentatrices imperturbables, continuent à faire porter la responsabilité des crimes à des mystérieux « infiltrés », qui tireraient sur les
manifestations anti-régime et sèmeraient la zizanie entre les Syriens au profit de l'étranger.
« Infiltrés » : ce mot a acquis une célébrité sans pareille ici, et fait l'objet de nombreuses blagues. « Ah, mais en fait, c'est toi l'infiltré ! Pourquoi tu
t'infiltres dans ma cuisine ? » plaisante-t-on. C'est dire le crédit porté, par un très grand nombre de gens, à la propagande d'État.
« L'éternité n'existe pas, la Syrie vivra, Assad tombera. »
Toute la journée, les sirènes des ambulances parcourent la ville. Elles viennent des quartiers soulevés, ou se dirigent vers eux.
A tout moment, le passant est harcelé par les manifestations pro-régime, souvent constituées d'une poignée de gens, qui scandent « Abou Hafez ! Abou Hafez ! » et
frappent trois fois dans leurs mains.
Abou Hafez, c'est Bachar el-Assad : fils de l'ancien président et père du prochain. La boucle est bouclée, l'éternité, refermée. Réponse radicale aux aspirations à
la liberté.
Dans le camp d'en face, à Hama, avant l'entrée des chars il y a quelques jours, une foule innombrable chantait chaque vendredi place de l'Oronte :
« L'éternité n'existe pas, la Syrie vivra, Assad tombera. »
Les manifestations pro-régime peuvent faire leur apparition dans n'importe quel lieu public, un bus, un restaurant, prenant en otage tous ceux qui s'y trouvent. La
chaîne d'Etat et la chaîne Al Dounia filment les passants dans la rue pour montrer « la vie normale ».
Une jeune femme raconte ainsi qu'elle est passée sur la chaîne officielle, alors qu'elle se hâtait… sur le chemin d'une manifestation…
« La liberté commence par le respect du régime »
Sur d'énormes panneaux publicitaires s'étalent des « réponses » aux slogans de la révolution.
Toute une campagne est ainsi organisée pour enseigner au peuple comment il doit comprendre le terme « liberté ». Sur ces panneaux, on voit apparaître le mot, de
loin, en immenses lettres bleues. Puis, en lettres plus petites et de couleur plus discrète, de sorte qu'on ne les voit qu'après s'être rapproché, vient la suite de la leçon.
Cela donne, par exemple, selon mon souvenir :
« LA LIBERTE ne commence pas par des slogans, mais par le respect des lois
LA LIBERTE ne commence pas par le chaos, mais par la responsabilité
LA LIBERTE ne commence pas par la destruction des biens publics, elle commence par le travail »
Cette campagne n'est pas la seule en son genre. Il suffit d'un trajet en ville pour être littéralement abruti par toute la littérature déversée par le régime sur
les citoyens.
Les contre-manifs suivent les manifs
Le vendredi, pas âme qui vive dans la rue. Le silence règne jusqu'à l'appel à la prière de l'après-midi (vers 13 heures). Après quoi, suivant le lieu où l'on se
trouve, on peut commencer à voir passer des ambulances et de grands bus poussiéreux, par dizaines, transportant les services de sécurité.
Quand la bataille est finie, on voit passer d'autres bus, remplis de fonctionnaires contraints par leur direction à aller faire une contre-manifestation sur le lieu
même qui vient d'assister à la mort et aux arrestations.
Suivant l'endroit où l'on se trouve, on entend les balles. A partir de quinze heures, on commence à savoir ce qui s'est passé dans chaque quartier, chaque ville de
Syrie. Et le soir, une grande « fête » pro-régime est organisée dans les quartiers centraux de Bab Touma et Bab Charki, souvent accompagnée d'un défilé en voiture avec klaxons et
drapeaux.
Il y a environ trois semaines, à Rukn el-Dine, un quartier à majorité kurde construit sur le versant de la montagne Qassioun, les familles ont pu voir, d'un côté,
la manifestation débouler des hauteurs, remplir les ruelles en pente, et de l'autre côté les forces de sécurité qui attendaient en bas sur la rue principale. Des gaz lacrymogènes ont été
lâchés.
Mais la semaine suivante, personne n'est sorti sur son balcon, car c'est une pluie de balles qui s'est abattue sur le quartier. Rukn el Dine est également depuis
longtemps le théâtre de nombreuses manifestations volantes, rassemblées-dispersées avant qu'on ait pu respirer.
Des manifs très fréquentes mais très rapides
Au centre-ville, on peut tomber par hasard sur un déploiement d'hommes armés dont la présence provoque l'annulation d'un rassemblement initialement prévu à cet
endroit-là (comme, par exemple, le 14 juillet place Merjé, devant le ministère de l'intérieur).
Il est plus difficile de tomber par hasard sur une manifestation. Elles sont en fait très fréquentes, mais, comme on vient de le dire, d'une extrême rapidité.
Manifester en centre-ville, c'est à la fois être plus protégé qu'en banlieue (on ne tire pas encore, ou peu, dans Damas) et être plus exposé, car moins nombreux.
La mosquée des Omeyyades, le souk Hammidiyé, le souk Hariqa, la place Merjé, la place Arnous, la rue Aymariyé sont autant de lieux centraux de la capitale qui
voient ou ont vu au moins une fois de petits groupes de personnes (dont beaucoup d'intellectuels) tenter de briser la « normalité » du centre.
Les massives manifestations des banlieues ne parviennent pas à passer les barrages de l'armée pour atteindre la capitale et enfin s'unifier.
Les services secrets sur les bancs de la fac
La Cité universitaire a été, fin juin-début juillet, le théâtre d'événements dont on m'a fait le récit : certaines étudiantes ayant refusé d'accrocher sur leur
porte des photos de Bachar al-Assad, une violente dispute a éclaté dans le bâtiment des filles, menant à l'arrestation d'une trentaine d'étudiantes. Les garçons se sont alors mobilisés pour
demander leur libération.
L'un des hauts responsables de l'établissement a téléphoné à la « sécurité », et s'en est suivi un débarquement de Chebbiha. C'est l'un des nombreux appareils de
répression au service du régime, le plus célèbre en ce moment pour son fanatisme, sa cruauté et l'aspect physique de ses membres, malabars au crâne rasé qui se laissent pousser la
barbe.
Ils ont cassé les portes des chambres et passé à tabac toute personne leur tombant sous la main. Des balles ont été tirées depuis le toit, faisant plusieurs morts
parmi les étudiants.
La Cité a été fermée, en pleine période d'examens. Le lendemain, un sit-in a été organisé à la fac de droit, mais n'a pas pu avoir lieu à cause du déploiement
préventif de la Chebbiha.
Le même jour, un étudiant originaire de Deraa a été arrêté sur simple présentation de sa carte d'identité, alors qu'il venait passer un examen. Depuis plusieurs
mois déjà, les étudiants partagent les bancs des amphithéâtres avec les « mukhabarats » (agents secrets), qui assistent aux cours avec eux.
« Grâce à la révolution, on fait connaissance »
A Damas, on entend beaucoup plus qu'on ne voit. C'est pourquoi beaucoup de gens font la démarche d'aller « voir de leurs yeux » ce qui se passe. Le mercredi ou le
jeudi, ils vont dormir dans les quartiers soulevés, qui, le vendredi, seront entièrement bouclés.
On va dormir à Berzé, à Douma, à Qaboun, à Qadam, pour être sur place, et descendre à la manifestation. Certains se déguisent, d'autres non. Car tout le monde
filme.
On a tous vu une vidéo de manifestation filmant les manifestants eux-mêmes en train de filmer. Un ami, qui filmait lui aussi, dit à un père qui portait son fils sur
ses épaules :
« Ne t'inquiète pas, je ne montrerai pas vos visages. »
Sur quoi il lui répondit :
« Mais montre-les nos visages, montre-les ! Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse ? »
Les propos que j'ai le plus entendus en écoutant les retours d'expédition étaient :
« C'est incroyable, ils n'ont plus peur. »
Ils chantent d'ailleurs :
« Ohé gens de Damas, nous, à Berzé, le régime on l'a fait tomber ! »
On entend aussi beaucoup :
« C'est incroyable, nous les Syriens on ne se connaissait pas. Grâce à la révolution, on fait connaissance. »
Mille et une anecdotes cocasses circulent sur toutes les personnes non musulmanes, chrétiennes, druzes, alaouites etc., qui se rendent à la mosquée le vendredi pour
ne pas rater le départ de la manifestation, et… ne savent pas prier.
Un blessé ne doit pas aller à l'hôpital, il risque de se faire arrêter
Le quartier de Midane, religieux et conservateur, est devenu un véritable théâtre pour ces tentatives de prise de contact entre Syriens et Syriennes de tous âges,
milieux, confessions, convictions. Beaucoup de « laïcs » s'y rendent chaque vendredi pour participer aux manifestations.
Le fils d'une amie, qui s'est fait arrêter là-bas il y a environ un mois, a été mis dans le bus de la sécurité, d'où il a vu de ses yeux un agent tuer un
manifestant d'un coup de revolver.
Arrivés à la « section » (équivalent du « poste », avec une connotation autrement sinistre), on les a entièrement déshabillés, battus avec des câbles, on leur a
cassé des côtes, puis on leur a marché sur la nuque avec des bottes.
Le lendemain, un jeune gradé élégant et cultivé leur a fait la leçon, et leur a demandé de « considérer ce traitement comme venant d'un grand frère se souciant de
leur bien ».
Puis ils ont été relâchés. Si l'on sort blessé d'une manifestation, il est très imprudent de se rendre à l'hôpital, d'où l'on peut être renvoyé en prison sur le
champ. Dans les banlieues soulevées, les forces de sécurité attaquent les hôpitaux, empêchent le ravitaillement en médicaments, coupent l'électricité.
Toujours à Midane, le 13 juillet, le parvis de la mosquée Hassan a été choisi comme lieu de rassemblement pour une manifestation d'« intellectuels syriens
».
Le choix du lieu était symbolique, puisqu'il visait à briser la glace entre « laïcs » et « croyants », à adresser un message fort de solidarité à « la rue », à
s'inscrire en faux contre les spectres de la « révolution islamiste » et de la « vengeance sunnite ».
Une trentaine d'artistes ont été arrêtés ce jour-là, dont une actrice très populaire, May Skaf, que cet épisode a hissée au rang de symbole de la révolution
syrienne. Sa photo est brandie un peu partout dans tout le pays avec celles d'autres artistes appelés « les nobles ».
On peut mesurer le succès de leur initiative quand on sait que, lors d'un sermon du vendredi, un cheikh a salué le courage des « intellectuels » parmi lesquels
cette actrice mais aussi une scénariste dont le feuilleton, au Ramadan dernier, jugé trop licencieux, avait provoqué un tollé dans les milieux religieux.
Quand les condoléances virent à la manifestation
Ceux qui veulent voir et entendre se rendent également dans les séances de condoléances, où ils écoutent les récits des familles de martyrs, les retranscrivent et
les diffusent. Entre une séance de condoléances et une manifestation, il n'y a qu'un pas. Ainsi le récit d'une amie qui s'était rendue à Qaboun :
« Au début on saluait les mères de martyrs, chacune debout devant sa porte. Certaines étaient très jeunes. Il n'y avait que des femmes.
Petit à petit, on est sorties de la ruelle et on s'est retrouvées dans une rue beaucoup plus grande où il y avait des hommes, beaucoup de monde, c'était une
manifestation.
A un moment on a entendu tirer, mais ils ont dit : “C'est pour nous faire peur, continuez ! Continuez” ! »
A plusieurs reprises les personnes me racontant ce type d'expérience ont insisté sur le fait qu'ils étaient merveilleusement accueillis par les gens des quartiers
concernés, et, également, que leur sécurité était remarquablement prise en charge.
Deux femmes qui avaient rejoint une manifestation au sortir de la mosquée à Berzé racontent :
« On était entourées d'hommes qui veillaient sur nous. On a marché longtemps avec eux. A un moment ils se sont rapprochés de nous, et nous ont indiqué une rue en
disant que maintenant il valait mieux partir, ce qu'on a fait. »
Une de ces deux femmes, ayant rendu une autre visite de condoléances, toujours à Berzé, décrivait, admirative, le cordon de sécurité organisé par de très jeunes
gens autour de la tente, et se chargeant d'annoncer l'arrivée des diverses délégations venues au nom des « tansiqiyat », les organisations révolutionnaires) de tout le pays.
Elle décrivit ensuite comment le même cordon organisait leur sortie, et comment elle vit, peu après, cinq bus de Chebbiha débouler là où, quelques instants
auparavant, elle se trouvait.
Photo : capture d'écran d'une vidéo prise lors d'une manifestation à Douma, banlieue de Damas, le 3 août (Reuters)
Ghayath Naisse *
Depuis le 15 mars 2011, la Syrie connait un soulèvement populaire contre le régime dictatorial de Bachar al-Asad . Aux manifestations pacifiques des masses
syriennes réclamant au début du soulèvement la liberté et la dignité, la dictature a répondu par la répression sanglante et féroce. Le nombre des manifestants civils tués dépasse aujourd’hui les
1 600 tués dont 90 enfants, le nombre des détenus 12 000, et le nombre des blessés dépassent les 10 000. Mais ce prix, le plus élevé par comparaison aux autres révolutions dans les pays arabes,
ne fait qu’accroitre l’étendue géographique de la révolution à la quasi totalités des villes syrienne et d’augmenter sensiblement le nombre des masses révoltées. Aujourd’hui les masses scandent
dans les rues syriennes le mot d’ordre de toutes les révolutions arabes : « Dégage, le peuple veut renverser le régime ».
Pouvoir dictatorial, corrompu et héréditaire
Bachar al-Asad, l’actuel président de la république arabe syrienne est le fils de l’ancien dictateur Hafiz al-Asad qui a régné sans partage avec un poing de fer
pendant trente ans. Asad père est arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’État en novembre 1970 renversant, grâce à sa fonction de ministre de la Défense, ses camarades au parti Baath au pouvoir
depuis le 8 mars 1963 (1). Hafiz al-Asad met en prison, pour des périodes longues d’environ 25 ans, ses anciens camarades considérés de l’aile socialisante du parti Baath. La plupart d’entre eux
sont morts en détention ou peu après leur libération.
Hafiz al-Asad a taillé à sa mesure une constitution en 1973, lui donnant tous les pouvoirs. L’article 8 de cette constitution stipule que « le parti Baath est le
parti dirigeant de l’État et de la société », la seule concession que l’ancien dictateur a fait est de céder aux manifestations des Frères musulmans réclamant d’inscrire l’obligation
constitutionnelle que la religion du président soit l’Islam.
Hafiz al-Asad s'inspire du modèle des pays « socialistes » de l’Europe de l’Est en créant, en 1972, un front nationaliste et progressiste comprenant le Parti
communiste syrien pro-Moscou et quatre autre petits partis nationalistes. Ce front « gouvernemental » n’a aucun pouvoir réel excepté d’applaudir aux décisions du dictateur. D’ailleurs tous les
partis de ce front, sauf le parti Baath, sont interdits de toute activité politique dans deux secteurs : l’armée et les étudiants. Il s’inspire aussi du modèle de la Corée du nord en créant Les
avant-gardes du Baath, une organisation baathiste responsable d’endoctriner les enfants dès leur petit âge, d’instaurer le culte de la personnalité du chef et les parades de masse à sa gloire
personnelle.
Le régime d’Asad père a envahi le Liban en juin 1976 avec la bénédiction des États-Unis et des pays occidentaux pour écraser le mouvement nationaliste libanais et
la résistance palestinienne. L’année suivante, une insurrection armée est lancée par le mouvement des Frères musulmans. Pendant ce conflit armé les deux parties commettent les plus abominables
des crimes. La réponse de la dictature est sanglante, écrasant définitivement cette insurrection dans un bain de sang avec le massacre de la ville de Hama début février 1982. Encore aujourd’hui
nous ignorons le nombre exact des victimes qui varie entre 15 000 et 30 000 mort. Cette répression ne s’est pas limitée aux Frères musulmans, elle s’est étendue aux forces politiques de gauche,
qui ont subi des vagues successives d’arrestations jusqu’à l’épuisement. Des milliers de militants et militantes ont connus la mort, la torture, l’emprisonnement sans jugement grâce à la loi
d’urgence en vigueur pour des périodes très longues et ont connu aussi l’exil. La société a été quasiment vidée de sa force vive. Il semblait que le régime avait vaincu la société.
Dans les années 1980 et 1990 a régné une répression sanguinaire avec privation totale des libertés que nous appelons les « années noires » dans l’histoire de ce
pays.
Pouvoir et économie
La politique socio-économique à l’époque de Hafiz al-Asad, a été marquée au début par l’héritage de l’aile gauche du Baath qu’il a renversé. Il a hérité d'une
nationalisation associée à une réforme agraire la plus radicale dans la région. La politique que le vieux dictateur a adopté dans ce domaine a été d’encourager une corruption massive des
militaires et des hauts fonctionnaires en échange d’une loyauté sans faille à sa personne. La forme du capitalisme d'État préexistant s’est transformée par le biais de la corruption en une vache
à lait pour cette nomenklatura et en particulier pour le cercle proche du dictateur, de sa famille et de ses lieutenants les plus fidèles.
La Syrie a ainsi connu dans les années 1970-1980 une opération d’enrichissement illégal basée sur une politique de corruption massive conduite par le groupe
dirigeant lui-même. La composition socio-économique du pays a radicalement changé. Apparaît alors une importante nouvelle « classe » de riches bourgeois qui ne sont devenu riches que grâce à leur
fonction dans l’appareil d’État et à leur pillage du secteur public et de la richesse nationale.
Cette nouvelle « classe » liée organiquement à l’État avait besoin d’investir sa richesse dans les secteurs divers de l’économie. Le décret n° 10 de 1991 a été le
tremplin par lequel cette classe a pu « blanchir » sa richesse. Il permet l’investissement dans le secteur privé et lui a ouvre l’importation-exportation mais toujours sous contrôle de l’État ce
qui permet d’enrichir les uns sans gêner l'autre et de perdurer le système de corruption généralisé. La décennie 1990 a été celle de l’émergence de cette « nouvelle classe » bourgeoise ou de
nouveaux riches, classe hybride issue d’une fusion de la bureaucratie et des survivants de l’ancienne bourgeoisie, la « bourgeoisie privée ».
Ceci s'est accompagné d’un appauvrissement croissant des couches moyennes et populaires. Un clivage astronomique sépare depuis fin 1990 l’élite de l’État et cette
nouvelle bourgeoisie, d’une part, et le reste de la société syrienne, d’autre part. L’État policier veille à réprimer toute activité indépendante. En 1990, la, le Comité de défense des libertés
démocratiques en Syrie (2) estimait le nombre des détenus politiques dans les geôles de la dictature Syriennes à 18 000 personnes.
Le roi est mort, vive le roi !
Le vieux dictateur Hafiz al-Asad est décédé le 10 juin 2000 (déclaré officiellement le 11 juin). En une séance tenue le jour même et qui a duré une demi-heure,
l’article 83 de la Constitution syrienne a été modifié, baissant l’âge requis pour le président de la République de 40 à 34 ans pour s’adapter à l’âge de Bachar al-Asad, le fils de dictateur
destiné à succéder à son père. Le même jour aussi, le 11 juin 2000, le vice-président Abdel Halim Khadam, un des pilier de la dictature et une des personnes les plus corrompues, devenue depuis en
2005 un « opposant », publie deux arrêtés l’un promulguant Bachar al-Asad au grade de maréchal (il était colonel) et l’autre comme le chef suprême des forces armées. La boucle était bouclée, en
quelques heures, le fils, médecin de formation, remplaçait le père à la présidence.
Le discours d’investiture le 17 juillet 2000 du nouveau président héritier a promis beaucoup de réformes politiques, économiques et administratives. Ce climat de «
changement » possible a permis l’émergence d’un mouvement de libre expression politique parmi les intellectuels que l'on peut appeler « le printemps de Damas ». Mais ce climat de liberté relative
a été de courte durée car la répression s’est abattue sur cette brèche de liberté à partir du mois de février 2001, pour qu’une nouvelle chape de plomb écrase toute activité politique ou
intellectuelle indépendante ou critique. Le nouveau président poursuit la même politique de répression que son père.
Par contre, sur le plan socio-économique le fils a dépassé, et de loin, son père, car il encourage dès le départ la mise en application de toutes les recettes
néolibérales du FMI et de la Banque mondiale. Pour ce faire, Bachar al-Asad forme une équipe économique adepte du néolibéralisme et présidée par Abdallah Aldardari, un fou irresponsable
néolibéral. En une décennie du règne de Bachar al-Asad, la moitié de la population de Syrie (pays d’environ 23 millions d’habitant) se retrouve au niveau de seuil de pauvreté et plus que le tiers
en-desous de ce seuil. Le chômage atteint selon des statistiques officielles 20 % et selon des source indépendante plus de 25 %. Ce chômage touche en particulier les jeunes. Plus de 55 % des
moins de 25 ans sont au chômage, dans un pays jeune où les moins de trente ans dépassent 65 % de la totalité de la population. L’État s’est retiré de son rôle social en supprimant les subventions
qui soutenaient les besoins de première nécessité — le sucre, le riz, le pain et le fuel… Un nouveau système d’éducation privée est mis en route au dépens du système d’éducation public qui tombe
en ruine, le système de santé publique est délaissé et appauvri. L’année 2008 voit la décision du gouvernement de « libérer les prix et supprimer les subventions aux couches les plus défavorisées
». La part du PIB accaparée par la nouvelle bourgeoisie est passée entre 2005 et 2007 de 63,4 % à 70 % (selon le journal progouvernemental Annour du 19/08/2008).
Montée des contestations
Ce mélange de dégradation de niveau de vie de la majorité du peuple Syrie couplé avec une répression sans merci ne pouvait que susciter la contestation. Cette
contestation est devenue visible depuis 2006. En mai 2006, deux manifestations de centaines d’ouvriers de la Société de construction publique ont lieu à Damas avec des affrontements avec les
forces de l’ordre. L’année 2006 connaît la grève des chauffeurs de taxi à Alep et des affrontements entre la population d’un des quartiers de Homs avec la police, une population en colère contre
la démolition de maisons occupées par des couches défavorisées au profit d’un grand propriétaire immobilier.
En 2007, plusieurs affrontements avec la police et des manifestations ont eu lieu, comme dans le quartier de al-moussrania à Alep, al-mazra`a à Homs, la
manifestation devant le palais Alroudha à Damas, et une manifestation à Dimas près de Damas. 2008 a connu des manifestations des ouvriers du port de Lattaquié, ainsi qu'à Dhabia et Zabadani près
de Damas. En 2009 et 2010, encore des contestations...
Malgré ces signes annonciateurs d’un grondement populaire croissant en Syrie, et la dynamique révolutionnaire dans le monde arabe suscitée par les révolutions
tunisiennes et égyptienne et d'ailleurs, Bachar al-Asad a déclaré dans une interview réalisée le 31 janvier 2011 par The Wall Street Journal que son régime serait épargné de cette vague de
révolutions car il « sert l’intérêt du peuple » et il a souligné que « la Syrie n’est pas comme l’Égypte ou la Tunisie ». Dans cette interview il déclare avec mépris que les réformes qu’il a
promis, il y a dix ans, demanderont « des générations avant d’être réalisées ».
Un coup de tonnerre ? Mais c’est la révolution !
Quinze jours après la publication de cette interview un événement « banal » dans un pays comme la Syrie a eu lieu le 17 février 2011 : un jeune citoyen se fait
tabasser dans la rue par des policiers pour une probable simple contravention de circulation en plein centre de Damas à Alharika. Aussitôt une manifestation d’environ 3 000 citoyens proteste
contre le passage à tabac de ce jeune conducteur, les manifestants crient pour la première fois « le peuple Syrien refuse d’être humilié ».
Le 6 mars 2011, les services de sécurité arrêtent dans la ville de Deraa, près de la Jordanie, une quinzaine de garçons de moins de 15 ans. Ces enfants influencés
par les images télévisées des révolutions égyptienne et tunisienne ont tagué sur le mur de leur école le célèbre slogan « le peuple veut renverser le régime ». Ils sont torturés sauvagement par
le chef de sécurité Atef Najib — qui n’est autre que le neveu du président — leurs ongles sont arrachés et les traces de torture sur leurs corps sont horribles. Lorsque leurs familles ont
rencontré ce tortionnaire pour solliciter la libération de leurs enfants, sa réponse a été choquante. Il leur a dit, selon les témoignage des familles, « oubliez vos enfants, faites d’autres
enfants à vos femmes, si vous en êtes incapables emmenez-moi vos femmes, je ferai le nécessaire ».
Le 15 mars une trentaine de jeunes courageux manifestent à la mosquée d’Omayyad dans la vielle ville de Damas, réclamant la liberté et la dignité, avec un nouveau
slogan « Allah, Syrie et liberté seulement » en réponse au slogan des Baathistes « Allah, Syrie et Bachar seulement ». Tous ont été arrêtés et demeurent à ce jour en détention.
Mais c’est dans la ville martyre Deraa que le processus révolutionnaire a été déclenché. Le 18 mars 2011 une manifestation pacifique de masse a envahi les rues de
la ville réclamant la libération des enfants, la liberté et la levée de l’état d’urgence. La riposte des forces de sécurité est d’utiliser les armes à feu contre les manifestants pacifiques, des
centaines des morts et des blessés, des détentions…
C’était la poudre de la révolution : le 20 mars encore des manifestations et massacres à Daraa, le 21 mars aussi réclamant toujours la liberté et la levée de l’état
d’urgence, le 22 mars des manifestations à Daraa et Nawa, le 23 mars encore Daraa et le cycle de manifestation et de répression, mais à partir de 25 mars c’est aussi des manifestations dans les
banlieues pauvres de Damas et la ville côtière Lattaquié. Chaque manifestation a son lot de morts, blessés et arrêtés.
A partir de la fin mars le mouvement de contestations est devenu national.
Bachar al-Asad prononce son premier discours depuis le début de la contestation le 15 mars, il a négligé la demande de liberté et de démocratie des manifestants, il
a considéré que ces manifestations ne sont rien d’autres qu’un complot occidental contre son régime et il n’a présenté aucune excuse ou regret pour les victimes.
Ce discours a été ressenti par les masses syriennes comme une insulte et un affront à leurs demandes légitimes. A partir de cette date le processus révolutionnaire
va s’étendre sur territoire national et le nombre des manifestants est en augmentation sensible, Le 1er juillet, le nombre des manifestants est estimé à quatre millions, dont environ quatre cents
mille manifestants dans la ville de Hama, le slogan des manifestations est devenu, à l’instar des autres révolutions Arabes « le peuple veut renverser le régime ». ■
* Ghayath Naisse, médecin, exilé, est un des fondateurs du Comité de défense des libertés démocratiques en Syrie (CDF), crée en décembre 1989, dont la plupart des
membres ont été emprisonnés ou forcés à l’exil.
Source : http://revolutionarabe.over-blog.com/article-syrie-une-revolution-en-marche-inprecor-79552165.html
Chronologie de la Syrie (© Inprecor)
Notes
1. Lors du « Septembre noir » de 1970, le roi Hussein de Jordanie massacre des milliers de Palestiniens. En Syrie, Salah Djadid entend intervenir aux côtés des
Palestiniens, mais le général Hafiz al-Asad, ministre de la Défense, refuse l'intervention de l'aviation. Mis en minorité, Hafiz al-Asad fait arrêter ses principaux adversaires et prend le
pouvoir le 13 novembre 1970. (NDLR)
2. première organisation de défense des libertés démocratiques en Syrie, le Comité de défense des libertés démocratiques en Syrie (CDF) a été créé en décembre 1989.
L'’auteur de cet article était l'un de ses dirigeants (NDLR).
Vidéos dédiées au combat des femmes syriennes :
http://www.youtube.com/watch?v=9Dh0RBpINuc
http://www.youtube.com/watch?v=KQxG3mNjX-A
Banias, femmes massacrées, 7/5 :
Elhara, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=nz0B4__SftM&feature=related
Addoumayr, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=wRnm0sGmVt8
Amouda, 13/5 :
Kamechli, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=e9MS64UySuY&feature=related
Sebka, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=ESeOu1EmSJo&feature=related
Ras El Aïn, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=ih4rpVTO-f0&feature=related
Hama, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=RlRCBJifFD4&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=VSK2KumNKlY&feature=related
Elhamdania, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=YAR4qJ9gp7c&feature=related
Taïba, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=ADYBVyMtZTA&feature=related
Ghabagheb, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=fqZKgOhALJU&feature=related
Telbisseh, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=LxkzfpELTso&feature=related
Damas, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=6Akg1fiNFRM&feature=related
Jisr Choughour, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=44pmgpw8LkI&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=-kgrPCesOlM&feature=related
Homs, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=jBGF0xXCpa4&feature=related
Elkhalidia, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=kPdYB3Ftx00&feature=related
Jbel Ezzaouia, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=xULZ_8kVBZU&feature=related
Kfar Naboude, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=_eknVciFV_I&feature=related
Amoude, 13/5 :
http://www.youtube.com/watch?v=xbiRf1lD8QE&feature=youtu.be
Keswa, 13/5 :
Version:1.0 StartHTML:0000000105 EndHTML:0000015908 StartFragment:0000002575 EndFragment:0000015872
Talbisseh, 17/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=8iQx4SO5LAg
Homs, 18/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=CG77Kxzribc
http://www.youtube.com/watch?v=63d-RxVgDEs&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=rFyTAGc9pI4&feature=related
Homs, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=w8YCJyCBKhQ&feature=related
Douma, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=-OREpaxcMQs&feature=related
Douma, 24/4 :
http://www.ikbis.com/shots/282628
Direzzour, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=yoiYk0nDXcM&feature=related
Ezraa, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=K62NJ1qS5eU&feature=related
Ezraa, 23/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=GuDmPqPSNdY&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=UhMqQTwvT40
Kiswah, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=Rm-x-YGQoss&feature=related
Kamichli, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=fUA3Z_ASnUQ
Deraa; 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=YM9KsIIRHhY
http://www.youtube.com/watch?v=xpOz_cf_JKk
http://www.youtube.com/watch?v=UEo95c65vzI&feature=related
Deraa, 25/4 :
http://fr.euronews.net/2011/04/25/syrie-bachar-el-assad-envoie-des-chars-et-des-snipers-a-deraa/
Hama, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=UXMMF38ihCk&feature=related
Laddhaquié, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=C7QXHgAY6Fo&feature=related
Damas, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=NJPjq2gl-Gc&feature=related
Boukamel, 22/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=iCAqmRnjkHM&feature=related
Jablé, 23/4 :
http://www.youtube.com/watch?v=TFpJqWduVlw&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=8wQsXJKzk8A&feature=related
Mouadhamiyat, 23/4 :
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