Solidarité internationale

13 février par Igor Ojeda, Éric Toussaint

source : CADTM

Interview d’Eric Toussaint par Igor Ojeda (pour Brasil de Fato, hebdomadaire brésilien) Février 2010

ENTREVUE. Selon l’opinion d’Eric Toussaint, docteur en sciences politiques, un des idéologues de l’événement qui en est à son 10e anniversaire, il faut créer un front permanent des partis, des mouvements sociaux et des réseaux internationaux pour réaliser des actions politiques.

Eric Toussaint, docteur en sciences politiques, membre du Conseil international du Forum Social Mondial (FSM), est favorable à ce que le FSM devienne une plate-forme dotée d’une plus forte influence politique dans les luttes sociales à travers le monde. Cependant, il ne s’inquiète pas beaucoup de la résistance de certains secteurs à l’intérieur du FSM qui veulent maintenir l’événement dans sa forme originelle. Pour lui, la solution est simple. “Si le Forum ne le permet pas, il faut construire un autre instrument, sans quitter ou éliminer le Forum”. Lors d’une conversation avec Brasil de Fato |1|, Eric Toussaint, président du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM) en Belgique, défend l’idée d’un dialogue entre mouvements et partis sur la base de l’appel pour la création d’une cinquième internationale lancé par le président Hugo Chávez du Venezuela. Dans l’entrevue qui suit, il parle de la crise économique mondiale, des initiatives d’intégration du continent latino-américain et de la montée des Bric’s (Brésil, Russie, Inde et Chine) sur la scène internationale, puissances qui, selon son évaluation, ne représentent pas une alternative progressiste à l’ordre ancien. “Ce qu’ils veulent, c’est négocier avec les vieux impérialismes une place dans la division internationale des pouvoirs, du travail, de l’économie mondiale et de l’accès aux ressources naturelles”.

Entrevue

Brasil de Fato – Comment évaluez-vous les deux visions différentes exposées lors du débat d’ouverture du Forum Social Mondia |2|, c’est-à-dire, celle qui, d’un côté, propose l’“utilisation” du Forum comme plate-forme politique avec plus de pouvoir d’action et d’influence politique et celle qui, d’un autre côté, défend que l’événement garde sa forme originelle d’espace d’échange d’idées ?

Eric Toussaint – Nous avons besoin d’un instrument international pour déterminer des priorités en termes de revendications et d’objectifs à atteindre, un calendrier commun d’actions, un élément de stratégie commune. Si le Forum ne le permet pas, il faut construire un autre instrument, sans pour autant éliminer ou quitter le Forum. Je pense qu’il a sa raison d’être. Mais puisqu’un secteur du FSM ne veut pas que celui-ci se transforme en instrument de mobilisation, il vaut mieux construire un autre instrument avec les organisations et les individus qui sont convaincus que c’est ce dont nous avons besoin. Cela n’empêcherait pas de continuer à intervenir activement dans le Forum. Je dis cela pour éviter une scission, un débat sans fin qui paralyse plus qu’il n’aide. C’est clair qu’il y a un secteur qui préfère maintenir le Forum Social Mondial comme un lieu de discussion, de débat, et ne souhaite pas sa transformation en un instrument pour l’action.

C’est un secteur assez fort, non ?

Oui. D’une certaine manière, c’est une partie du noyau historique qui a particpé à la création du Forum. Mais ce n’est pas tout le noyau historique puisque le MST |3| qui est favorable à la transformation du FSM a également participé à sa naissance. Le CADTM fait aussi partie du Conseil international du Forum depuis sa création en juin 2001. Mais c’est évident que des organisations comme IBASE |4| et des personnalités comme Chico Whitaker et Oded Grajew s’opposent à l’évolution vers un instrument de lutte. Par ailleurs, ce qui me préoccupe, c’est d’arriver à Porto Alegre et de voir que le séminaire “10 ans après” est patronné par Petrobras |5|, Caixa, Banco do Brasil, Itaipu Binacional, et avec une forte présence des gouvernements. Cela me préoccupe vraiment. J’aurais de loin préféré un Forum avec moins de moyens financiers mais plus militant. Nous pouvons nous appuyer sur des forces bénévoles militantes, loger chez des militants à la ville ou à la campagne, organiser des hébergements dans des complexes sportifs, des écoles...

A quel nouvel instrument faites-vous allusion ?

Il existe une proposition qui, à la vérité, a eu relativement peu de répercussion. Il s’agit de l’appel que Hugo Chávez a lancé fin novembre 2009 pour la création d’une Cinquième Internationale qui réunirait des mouvements sociaux et des partis de gauche |6|. Je pense que c’est, en principe, très intéressant. Ce pourrait être une perspective s’il y a une réflexion, un dialogue entre partis et mouvements sociaux : une Cinquième Internationale comme instrument de convergence pour l’action et pour l’élaboration d’un modèle alternatif |7|. Mais, selon moi, elle ne constituerait pas une organisation comme les Internationales antérieures qui étaient – ou sont encore puisque la Quatrième Internationale existe toujours - des organisations de partis avec un niveau de centralisation assez élevé. Je pense que la Cinquième Internationale ne devrait pas avoir un haut niveau de centralisation et ne devrait pas impliquer une auto-dissolution des réseaux internationaux ou d’une organisation comme la Quatrième Internationale. Ceux-ci pourraient adhérer à la Cinquième Internationale en gardant leurs caractéristiques mais une telle adhésion démontrerait que tous les réseaux ou grands mouvements ont la volonté d’aller plus loin que des fronts ponctuels comme les coalitions sur le climat et la justice sociale, la souveraineté alimentaire, la dette... Nous avons des bannières communes entre beaucoup de réseaux et c’est positif. Mais s’il était possible d”arriver à un front permanent, ce serait mieux. En employant cette expression, je suis déjà en train de donner un élément de définition. Pour moi, la Cinquième Internationale serait, dans la sitiuation actuelle, un front permanent de partis, de mouvements sociaux et de réseaux internationaux. Le terme “front” implique clairement que chacun garderait son identité mais donnerait la priorité à ce qui unit pour atteindre des objectifs communs et faire avancer la lutte. Les derniers mois ont démontré à nouveau la nécessité d’augmenter la capacité de mobilisation car la mobilisation contre le coup d’Etat du Honduras a été totalement insuffisante. C’est préoccupant parce que, comme les Etats-Unis appuient le coup d’Etat en légitimant les élections qui ont suivi |8|, les forces putschistes du monde entier considèrent que c’est à nouveau une option raisonnable. Au Paraguay, par exemple, la discussion entre les putschistes tourne aurour de “Quand ?” et “Comment ?”. Ils sont convaincus qu’il faut un coup d’Etat à partir du Congrès National contre le président Fernando Lugo. Cela montre bien que la mobilisation à propos du Honduras a été insuffisante. Cela a aussi été le cas pour Copenhague et, maintenant, pour Haïti. La riposte à l’intervention des Etats-Unis en Haïti est totalement insuffisante.

Vous affirmez donc qu’il est possible, dans une Cinquième Internationale, de concilier autour d’actions politiques communes les différents courants de gauche qui formeraient cette nouvelle organisation ?

Oui, je pense qu’il faut commencer par un dialogue consultatif pour tenter d’arriver à ce résultat. Nous ne pouvons pas nous précipiter. La Cinquième Internationale, pour être réellement effective, doit entendre et réunir une quantité très significative d’organisations. Construire une Cinquième Internationale avec une petite partie du mouvement n’en vaudrait pas la peine. Ce serait tuer le projet ou le limiter. Ouvrir la perspective sur ce débat me paraît absolument nécessaire.

Lors d’une interview, vous avez dit que le Forum Social de Belém, tenu en janvier de l’année passée, fut la première grande mobilisation contre le crise économique mondiale |9|. Mais, maintenant, vous dites qu’il n’y a pas eu de riposte satisfaisante à ce qui s’est passé au Honduras et en Haïti. Qu’est-il arrivé ? Qu’est-ce qui a raté ?

Oui, vous avez tout à fait raison de pointer le décalage entre le grand succès de Belém et ce qui s’est passé depuis. Le bilan de 2009 est préoccupant. Il n’y a pas eu dans les grandes économies industrialisées, l’épicentre de la crise, de grandes mobilisations sociales. Sauf en France et en Allemagne où il y a eu des mobilisations assez fortes, en particulier en France où plus d’un million et demi de manifestants sont descendus dans les rues au cours de deux manifestations au premier semestre 2009 |10|. Aux Etats-Unis, il y a eu quelques grèves mais limitées. Cependant, les secteurs de masse – ceux qui souffrent le plus de la crise - éprouvent une grande diffculté à se mobiliser. C’est comme si les gens étaient groggys. Le chômage a augmenté très fortement au Nord de la planète. En Espagne, il est passé de 10 à 20% de la population économiquement active : c’est quelque chose qu’on n’avait plus vécu depuis 30 ans. Par rapport au Sud de la planète, des gouvernements comme celui de Lula donnent l’impression qu’un pays comme le Brésil ou d’autres pays ne vont pas être affectés par la crise du Nord parce qu’ils ont pris des mesures financières et économiques qui leur permettent d’être blindés. Cependant, au Sud, il y a aussi un bas niveau de mobilisation par rapport à la crise internationale. Mais je voudrais faire une comparaison historique. Après la crise de Wall Street en 1929, les grandes luttes sociales radicales n’ont commencé qu’en 1933, 1934 et 1935. Donc, historiquement, nous voyons que les réactions de masse ne sont pas immédiates. Si la crise persiste, et ses effets continuent d’être très forts, les gens commenceront en définitive à se mobiliser massivement.

Mais, au-delà de cette analyse plus historique, est-ce que vous croyez que la gauche n’a pas su se préparer à une riposte adéquate ?

C’est un autre aspect. Nous avons vu par exemple que la jeunesse brésilienne de l’Etat de Pará était très intéressée, elle était en masse au Forum Social de Belém en janvier 2009. Et elle participait aux débats où on parlait d’alternatives radicales. Mais comme le Forum Social Mondial n’est pas un instrument de mobilisation, cela n’a pas été plus loin. En plus, les directions syndicales sont très bureaucratisées. La politique des directions syndicales consiste à espérer que la décision du gouvernement va éviter un grand choc. Elles accompagnent et appuient les politiques gouvernementales qui limitent un peu le coût de la crise pour les plus opprimés. Il y a un manque de volonté de la part des directions syndicales, des partis de gauche ou des partis “socialistes”, qui fait que les gouvernements continuent d’appliquer, dans les pays du Nord, des solutions sociales-libérales ou néolibérales. Il n’y a même pas la volonté de mettre en place une politique néo-keynésienne. Le New Deal de Roosevelt (Franklin Delano Roosevelt, alors président des Etats-Unis) de 1933, en comparaison des politiques du démocrate Barack Obama, ou des gouvernements comme celui de Zapatero (José Luis Zapatero, premier ministre espagnol, du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) et de Gordon Brown (premier ministre britannique, du Parti Travailliste), paraît de gauche. Il est donc évident qu’il y a une terrible responsabilité des directions des partis de la gauche traditionnelle, des syndicats, et une très grande faiblesse du Forum Social Mondial pour affrontrer la crise. Voilà pourquoi, je reviens à mon premier point de l’interview, il faut que nous ayions un nouvel instrument.

Croyez-vous qu’avec cette crise, une nouvelle ère de multipolarité a été inaugurée ou pourrait commencer dans un futur proche ?

Il est évident que la domination économique des Etats-Unis n’est pas la même qu’il y a 20 ans. Les Etats-Unis ont perdu la domination économique mais c’est le seul pays qui combine domination industrielle - malgré que cet aspect soit en train de s’affaiblir –, une monnaie internationale – bien qu’affaiblie, elle reste la principale monnaie internationale – et une présence militaire permanente dans plus de cent pays. Elle dispose d’une capacité d’invasion. Il y a cinq mois, j’ai publié un article dans lequel j’interprétais le coup d’Etat au Honduras et les 7 bases en Colombie comme une démonstration évidente de l’agressivité des Etats-Unis envers l’Amérique latine |11|. Des journalistes ont réagi en disant que j’exagérais, que les Etats-Unis n’étaient pas capables de faire une intervention en Amérique latine, qu’ils n’en avaient plus la capacité militaire de par leur engagement en Afghanistan, au Pakistan et en Irak. Mais maintenant, en quelques jours, ils envoient 15.000 soldats en Haïti. Par conséquent, oui, ils continuent d’être une puissance capable d’attaquer, d’envoyer des troupes, des équipements, du matériel militaire dans différents endroits de la planète. Le cas de Haïti est emblématique car il montre que les Etats-Unis ont une grande capacité de réaction, et très rapide. La puissance états-unienne continue à être la principale au monde en termes géostratégiques. D’accord, de nouvelles puissances sont en train de se renforcer comme la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil, qui sont des puissances régionales. Il y a également bien sûr l’Union europénne. Le concept qui, pour moi, définit bien la situation internationale du Brésil est le concept d’“impérialisme périphérique”. Pourquoi “impérialisme” ? Parce que le Brésil considère les pays voisins de la même manière qu’un pays impérialiste traditionnel considère les pays où il fait des investissements. Le Brésil regarde ses voisins comme le lieu de destination des investissements des entreprises transnationales brésiliennes et la politique extérieure du gouvernement brésilien tend à appuyer la stratégie d’extension de ces entreprises : Petrobras, Vale do Rio Doce, Odebrecht, etc., qui sont présentes en Bolivie, en Equateur, au Perou, au Vénézuela, au Chili, en Argentine, et même en Afrique où elles réalisent des investissements importants. Cependant, il existe un caractère multipolaire dans le sens où il n’y a pas de super-impérialisme. Par ailleurs, les dénommés Bric’s (acronyme pour Brésil, Russie, Inde et Chine) ne se constituent pas en alternative progressiste aux vieux impérialismes (les Etas-Unis, l’Union européenne, le Japon). Ce qu’ils veulent, c’est négocier avec ces vieux impérialismes leur place dans la division internationale des pouvoirs, du travail, de l’économie mondiale et de l’accès aux ressources naturelles. Donc je considère qu’aucune puissance ne joue un rôle progressiste que nous pourrions appuyer. Ce qui existe au niveau alternatif, c’est une initiative comme l’ALBA (Alternative Bolivarienne pour les Amériques, proposée par le président vénézuélien Hugo Chávez) dont les composantes, heureusement, ne sont pas des pays impérialistes. Des alternatives régionales comme l’ALBA sont très importantes. Ma préoccupation à ce sujet est qu’il faudrait accélérer le processus et aller au-delà des discours, en augmentant beaucoup plus l’intégration entre ces pays. Mais il faut mettre en évidence les choses positives : à la réunion de l’ALBA du 25 janvier, on a décidé d’abolir la dette d’Haïti à l’égard des pays membres, donnant ainsi une leçon aux puissances qui se réunissaient à Montréal le même jour et qui discutaient de l’allégement de la dette conditionné à des mesures d’ajustement structurel.

Dans ce contexte, comment évaluez-vous l’avance d’initiatives comme celle de la Banque du Sud ? Croyez-vous que ce projet est arrivé à un stade satifaisant ?

En 2007, j’ai participé, à la demande du gouvernement de Rafael Correa et de son ministre de l’Economie et des Finances, à la rédaction de la position de l’Equateur sur la Banque du Sud. Le projet que le pays a défendu est un modèle de Banque du Sud pour financer des projets publics, ou de communautés traditionnelles, natives, etc. Par exemple, financer, au niveau régional, une politique de souveraineté alimentaire, permettre les réformes agraires nécessaires, les réformes urbaines, priviliégier le réseau ferroviaire – et pas le réseau routier. C’est une des options possibles pour la Banque du Sud. Le Brésil et l’Argentine ont un autre projet. Celui de financer des projets dans les pays plus pauvres qui font partie de l’initiative (Bolivie, Paraguay, Equateur), des projets de travaux publics dans le cadre de l’IIRSA (Initiative d’Intégration de l’Infrastruture Régionale Sud-Américaine), par le biais de contrats pour les entreprises brésiliennes ou argentines. C’est-à-dire encore une fois de l’argent public pour des contrats d’entreprises privées, de grands projets qui ne respectent pas l’environnement et ne donnent pas la priorité à l’amélioration de la situation des masses. C’est l’option du Brésil et de l’Argentine qui commence à dominer les négociations de la Banque du Sud. Il faut que les gouvernements de gauche réagissent et choisissent vraiment une intégration des peuples, et non une intégration qui soit favorable aux grandes entreprises transnationales, qu’elles soient du Nord ou du Sud. Une intégration qui ne prenne pas comme modèle l’intégration européenne. En Europe, nous avons une intégration mais totalement dominée par la logique de l’accumulation du capital privé, la logique libérale ou néo-libérale. Avec les gouvernements qui existent en Amérique latine, avec la force des mouvements sociaux et la tradition des luttes radicales, c’est l’endroit au monde où on peut mettre en oeuvre un modèle alternatif.

Vous avez coutume de dire qu’il y a deux gauches : la gauche éco-socialiste et la gauche social-libérale. Comment expliquer que, malgré que le modèle néolibéral ait été mis en échec consécutivement à la crise, le président Lula – que vous positionnez comme social-libéral – ait été un de ceux qui en soient sorti renforcés ?

Fondamentalement, ce qui définit le sort d’un pays, ce sont les mouvements sociaux, les expériences que les masses accumulent à travers leurs mobilisations. Et nous voyons que les pays où des gouvernements, en politique, sont les plus avancés sont ceux où il y a eu les mouvements sociaux les plus radicaux. Ce niveau de mobilisation sociale exerce une pression sur les gouvernements pour les pousser à prendre les mesures politiques et sociales les plus cohérentes avec une option de gauche. Au Brésil, malheureusement, il n’y a pas eu ces cinq ou six dernières années ce niveau de mobilisation. Et le gouvernement a également débuté dans une situation économique internationale favorable. Entre 2004 et 2008, il y a eu l’augmentation du prix international des matières premières, une croissance avec la bulle spéculative au Nord qui a généré plus d’exportations pour le pays. Et, jusqu’à présent, comme nous l’avons dit auparavant, la crise internationale n’a pas affecté immédiatement le Brésil. Ainsi, le gouvernement peut présenter comme le résultat de sa politique, une situation économique qui ne dépend pas exactement de celle-ci.

Mais pour quelles raisons n’a-t-il pas été si touché par la crise ?

Parce que la réduction du prix des matières premières au second semestre 2008 a été suivie par une nouvelle hausse des prix en 2009. D’une part, les revenus d’exportation se sont maintenus. D’autre part, le programme “Bolsa Familia” |12| fournit aux secteurs pauvres un certain niveau de consommation qui maintient le marché interne. La question est : qu’est-ce qui va arriver les prochaines années ? Que va-t-il se passer par rapport à la croissance de la Chine ? Elle peut ne pas continuer. Nous savons qu’en Chine se développent plusieurs bulles spéculatives, il y a une bulle immobilière, une bulle boursière et une explosion des dettes. La croissance de la Chine est due à une augmentation très forte des dépenses publiques de la part du gouvernement pour contrecarrer la perte de marchés extérieurs suite à la crise aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. On maintient un niveau de croissance, mais de manière partiellement artificielle, grâce à ces bulles. Dans la situation mondiale actuelle, la Chine est la locomotive de ce qui reste de la croissance économique. Sans la Chine, nous serions à un niveau de pure récession mondiale. La situation du Brésil est liée à celle de la Chine par les exportations de minerais, etc. Mais aussi parce que la situation de la Chine maintient la situation de l’économie mondiale à un certain niveau de croissance. Si elle tombe, ce qui pour moi n’est pas une certitude mais une possibilité, cela affectera l’économie brésilienne. Le Brésil souffrira aussi des conséquences d’autres explosions financières internationales qui surviendront dans les années qui viennent. Les prix des matières premières sont plus élevés que ce que l’activité économique mondiale ne le justifie. Il y a un investissement spéculatif dans les matières premières de plusieurs produits alimentaires exportés par le Brésil comme le soja... Quand la bulle spéculative éclatera, nous aurons une réduction des prix des matières premières et cela touchera le Brésil. C’est pourquoi l’idée que le Brésil est une économie blindée est fausse. Elle dépend de l’évolution internationale sur laquelle le Brésil n’a aucun contrôle. Ce que le Brésil pourrait faire pour parer à cela, c’est augmenter beaucoup plus son marché intérieur, appliquer un protectionnisme, exercer plus de contrôle sur les mouvements de capitaux, mettre en oeuvre un modèle économique redistributif, attaquer les monopoles, les lobbys, faire une réforme agraire et urbaine radicale. Ce pourrait être un modèle dans le cadre d’une intégration régionale avec une authentique orientation de gauche. Mais cela impliquerait une autre option de gouvernement.

Comment évaluez-vous les ripostes à la crise de la part des gouvernements plus progressistes comme ceux du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur ?

Il y a eu un aspect positif, non seulement dans ces trois gouvernements mais aussi d’une certaine manière, dans la gestion de Lula, Cristina Fernandez (présidente d’Argentine) et Michelle Bachelet (présidente du Chili). C’est que, malgré les recommandations du FMI de réduire les dépenses publiques, les gouvernements ont appliqué des politiques hétérodoxes, y compris le gouvernement d’Alan García, du Pérou, qui est un gouvernement de droite. Cela a permis à ces gouvernements de maintenir un certain niveau de croissance économique. La réaction de la Bolivie, de l’Equateur et du Venezuela n’a pas été à ce niveau très différente des gouvernements mentionnés plus haut : ils ont maintenu des dépenses publiques importantes pour soutenir la consommation et l’activité économique. Des trois, le gouvernement qui a radicalisé un peu sa politique économique a été celui de Hugo Chávez, avec plus de nationalisations. Mais, franchement, les polítiques de Correa, Chávez et Evo Morales (président de Bolívie) pour affronter la crise ne sont pas très différentes de celles des autres gouvernements de la région dont je viens de parler. Il n’y a pas une différence radicale dans la sphère économique. Je pense qu’il y a des différences en termes d’anti-impérialisme, de réformes constitutionnelles, de récupération du contrôle sur les ressources naturelles. Mais ce serait simplificateur de dire qu’il y a des différences astronomiques entre les expériences économiques de la région. Personnellemnt, j’aurais préféré pouvoir dire que les gouvernements d’Equateur, du Venezuela et de Bolívie sont en train de mettre en oeuvre un modèle radicalement alternatif. Mais ce n’est pas encore le cas. Il y a des annonces et des perspectives qui peuvent être très intéressantes, mais il ne faut pas confondre discours et intentions avec les faits de la vie réelle.

Où en est aujourd’hui le débat sur la dette publique ?

La question de la dette a ses hauts et ses bas. Le thème était brûlant dans les années 1980, il est revenu en force avec le default de l’Argentina fin 2001 |13|. Maintenant, nous revenons à une situation de tension dans ce domaine, mais c’est seulement le début. En 2007, l’Equateur a constitué une commission d’audit dont j’ai fait partie. Et, à partir de nos conclusions, le gouvernement de Correa a décidé de suspendre le paiement de 3,2 milliards de dettes en titres commerciaux, vendus à Wall Street et qui se clôturaient entre 2012 et 2030. Correa a suspendu le paiement à partir de novembre 2008 et a affronté les créanciers, les détenteurs des titres. Et il a obtenu le 10 juin 2009 que 91% des titres soient vendus au gouvernement de l’Equateur avec une décote de 65%. Ce qui signifie que l’Equateur récupéra 3,2 milliards de dollars de bons en les payant 1 milliard. Il a économisé 2,2 milliards de dollars, plus les intérêts qui restaient à payer. Cela montre que, même un petit pays peut affronter les détenteurs de titres et leur imposer un “sacrifice”. Eux, qui gagnent toujours, ont dû abandonner la perspective de continuer à gagner beaucoup d’argent avec ces titres. La leçon est que si l’Equateur a réussi à le faire, des pays comme le Brésil, l’Argentine et d’autres pourraient le faire aussi. L’Argentine avait suspendu le paiement en 2001 mais, en 2005, elle a commis l’erreur fondamentale d’échanger des titres et non de les racheter ou de les annuler totalement. Elle les a échangés avec une décote mais elle a dû continuer à payer les intérêts à un taux élevé. La dette de l’Argentine aujourd’hui est du même volume que celui de 2001. La question du paiement de la dette reviendra sur la scène internationale en raison de deux facteurs fondamentaux. Premièrement, la crise financière et économique, qui a diminué les exportations du Sud et les revenus fiscaux qu’elles génèrent, rend plus difficile le remboursement de la dette publique interne et externe. Le second facteur est l’augmentation du coût de refinancement de la dette. Comme les banquiers du Nord sont entrés en crise, leur tendance est d’être plus exigeants vis-à-vis des pays du Sud qui désirent s’endettter au niveau international.

Traduit du portugais par Denise Comanne avec l’aide de Laurent Atsou.


Notes

|1| Hebdomadaire brésilien de diffusion nacional, il est édité et est la propriété de mouvements sociaux parmi lesquels la Via Campesina, Consulta Popular, des organisations chrétiennes de gauche, des mouvements féministes et étudiants... http://www.brasildefato.com.br/v01/agencia/entrevistas/para-alem-do-forum-social-mundial-a-quinta-internacional

|2| Igor Ojeda se réfère à la conférence inaugurale du séminaire international intitulé « 10 années après : défis et propositions pour un autre monde possible » organisé à Porto Alegre du 25 au 29 janvier 2010 par le « Groupe de réflexion et d’appui au processus du FSM » composé de plusieurs organisations brésiliennes, notamment IBASE, Ethos et l’Instituto Paulo Freire.

|3| Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (Movimiento de los Trabajadores Rurales Sin Tierra) http://www.mst.org.br/

|4| Instituto Brasileiro de Análises Sócias e Econômicas (Instituto Brasileño de Análisis Sociales y Económicos). http://www.ibase.org.br/

|5| L’entreprise pétrolière mixte (l’Etat brésilien détient 39% de son capital) Petrobras est la deuxième transnationale brésilienne en termes d’investissements à l’étranger. Elle est responsable de dégradations environnementales graves notamment en Amazonie.

|6| «  La Rencontre internationale de partis de gauche, tenue à Caracas les 19, 20 et 21 novembre 2009, après avoir reçu la proposition du Commandant Hugo Chávez Frías de convoquer la Ve Internationale socialiste en tant qu’instance des partis, courants de socialistes et mouvements sociaux du monde entier, où nous pourrons harmoniser une stratégie commune de lutte anti-impérialiste, dépasser le capitaliser pour le socialisme et l’intégration économique solidaire d’un nouveau genre, décide de valoriser ladite proposition au vu de sa dimension historique qui propose un nouvel esprit internationaliste »http://www.psuv.org.ve/files/tcdocumentos/engagement.caracas.pdf

|7| Zetnet a lancé un appel international pour une cinquième internationale qui recueille un certain succès, voir en anglais et espagnol seulement : http://www.zcommunications.org/newinternational.htm

|8| Voir Eric Toussaint « Du coup d’Etat au Honduras aux sept bases US en Colombie : la montée de l’agressivité de Washington » www.cadtm.org/Du-coup-d-Etat-au-Honduras-aux

|9| Voir Eric Toussaint, « Le rebond du Forum social mondial » http://www.cadtm.org/Le-rebond-du-Forum-social-mondial (Février 2009)

|10| Il faut aussi mentionner les énormes mouvements sociaux qui ont eu lieu à la Guadeloupe et à la Martinique au 1er trimestre 2009.

|11| Voir Eric Toussaint, « Du coup d’Etat au Honduras aux sept bases US en Colombie : la montée de l’agressivité de Washington », 7 décembre 2009,www.cadtm.org/Du-coup-d-Etat-au-Honduras-aux

|12| Au Brésil, 11 millions de familles brésiliennes vivant en dessous de la ligne de pauvreté reçoivent entre 7 et 45 euros par mois. Cette mesure constitue une amélioration réelle du quotidien de près de 24% de la population dont les revenus permettent à grand peine de survivre. Lors des élections de 2006, Lula a fait les meilleurs résultats électoraux dans les régions les plus pauvres en raison de l’application de ce plan mis en œuvre en 2003 lors de son premier mandat. Voir notamment V.M. Castro et M. Bursztyn, « Social inclusion or poverty alleviation ? Lessons from recent Brazillian experiences », Center for International Development, Harvard University, www.politiquessociales.net/IMG/pdf/027.pdf La Banque mondiale soutient avec enthousiasme ce programme : http://go.worldbank.org/PE5Z73M330 Le gouvernement Lula a annoncé en novembre 2009 qu’il comptait distribuer gratuitement 11 millions de téléphones portables pour les familles pauvres. Le coût d’utilisation mensuel sera au minimum d’environ 3,00€.

|13| Suite à une rébellion sociale massive combinée à un manque de liquidités, entre fin 2001 et mars 2005, le gouvernement argentin a suspendu le remboursement de 100 milliards de dollars sous forme de bons.

Dimanche 24 janvier à la Mutualité, intellectuels, amis et militants ont rendu hommage à Daniel Bensaïd.
Médiapart a enregistré certaines de ces interventions dont celle d'Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l'UNESCO et fondateur de la Revue d'études palestiniennes que nous reproduisons ici.

Elias Sanbar Elias Sanbar

Daniel-Bensaid-Port-Leucate-2009.jpgDaniel Bensaïd décédé aujourd'hui était, on le sait, un grand spécialiste de Marx, un  érudit d'une très grande simplicité, attentif à tous les points de vue. Il était un militant internationaliste conséquent. Il menait une réflexion sur l'internationalisme comme en témoigne son ouvrage "Le Nouvel internationalisme" (textuel 2003) et l'article que nous publions ci-dessous

Internationalisme et altermondialisme

BENSAÏD Daniel
2 juin 2008

Marx est sans aucun doute celui qui, dès le Manifeste communiste de 1848, a su saisir à l’état naissant la logique de la mondialisation capitaliste : « La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l’Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication […] Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries […] A la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. Ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. »

Partant de ce constat, qui devance le développement de la mondialisation victorienne de la deuxième moitié du 19e, Marx ne se contente pas d’en décrire journalistiquement le phénomène. Tout l’objet de sa « critique de l’économie politique » vise à en percer le secret. Pour surmonter les contradictions intimes qui le rongent, le capital est sans cesse contraint d’élargir ses espaces d’accumulation et d’accélérer le rythme de ses rotations. Tendant à faire marchandise de tout, il dévore l’espace et endiable le temps. Déchaînée par la contre-réforme libérale et la dérégulation financière des années 80/90, la mondialisation contemporaine présente bien des analogies avec celle du règne victorien et du Second Empire. La révolution technologique des télécommunications, des vols supersoniques et des satellites répond, toutes proportions gardées, à celle du chemin de fer, du télégraphe, et de la révolution à vapeur ; les recherches génétiques, aux découvertes de la chimie organique ; les innovations en matière d’armement, à l’avènement de ce qu’Engels qualifia « d’industrie du massacre » ; le scandale d’Enron ou la crise des subprimes, au scandale de Panama ou à la banqueroute du Crédit immobilier. L’emballement spéculatif nourri des artifices du crédit entretient l’illusion théologique de l’immaculée conception, de l’argent qui fait de l’argent, des retours sur investissement de 15% pour une croissance de 3%, aussi prodigieux que la multiplication biblique des pains. L’argent, alors, « devient folie, mais folie comme moment de l’économie déterminant la vie des peuples » (Marx, Manuscrits de 1857/1858). Jusqu’à ce que, dans et par la crise, la réalité rappelle à l’ordre la fiction.

On a souvent souligné l’ambivalence de Marx, écartelé entre son admiration envers le dynamisme du capital et son indignation face à sa barbarie sociale. Ce tiraillement est l’expression d’une contradiction réelle. Si « la bourgeoise ne peut exister sans révolutionner en permanence les moyens de production », cette transformation est porteuse de potentialités émancipatrices, au premier rang desquelles une réduction drastique du temps de travail contraint. Mais, corseté par les rapports sociaux d’exploitation et de domination, ce progrès est sans cesse anéanti par son envers destructeur : « Ici progrès, là, régression » (Le Capital). Cette contradiction est aujourd’hui à l’œuvre dans ce qu’on appelle mondialisation. C’est pourquoi les mouvements rassemblés dans les Forums sociaux ne se définissent pas comme « anti-mondialiste » mais comme « alter-mondialistes » : non contre la mondialisation tout court, mais contre la mondialisation concurrentielle et marchande, pour une mondialisation solidaire et sociale.

De même que la mondialisation victorienne avait favorisé, à l’occasion notamment des grandes expositions universelles de Londres et de Paris, une internationalisation du mouvement ouvrier naissant et la création en 1864 de la Première Internationale, de même la mondialisation néo-libérale suscite une globalisation planétaire des résistances. La genèse du mouvement altermondialiste en témoigne, du soulèvement zapatiste du 1er janvier 1994 aux Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Mumbai ou Nairobi, en passant par les manifestations de Seattle contre le sommet de l’Organisation mondiale du commerce en 1999. Par rapport à l’internationalisme du 19e siècle, ce nouvel internationalisme fait face, non plus seulement à des capitalismes nationaux, mais à des multinationales et à un capital financier réellement mondialisé. C’est ce qui explique l’émergence d’un internationalisme agraire représenté par Via campesina, qui rassemble des agriculteurs de plus de cinquante pays, confrontés aux mêmes multinationales agro-alimentaires ou aux mêmes grands semenciers internationaux comme Monsanto ou Novartis.

A la différence de la Première Internationale, où cohabitaient organisations mutuellistes, coopératives, syndicales, et politiques, le mouvement altermondialiste s’est défini jusqu’à ce jour comme exclusivement « social », veillant à maintenir les organisations politiques dans ses marges. Cette division des rôles peut s’expliquer par de multiples raisons : une méfiance légitime au vu des expériences passées envers l’instrumentalisation politique des mouvements syndicaux et associatifs, la défaite des espérances d’émancipation au 20e siècle, le scepticisme quant à la possibilité de passer de la résistance sociale à la contre-offensive politique. Si compréhensibles que soient ces raisons, elles n’en nouirssent pas moins nourri une « illusion sociale » (symétrique à « l’illusion politique » - selon laquelle la conquête des libertés civiques serait le dernier mot de l’émancipation - que Marx reprocha à certains de ses contemporains), opposant la pureté de la lutte sociale aux impuretés de la lutte politique. Le mouvement altermondialiste, loin de constituer un nouveau sujet homogène, est pourtant un espace (le terme de forum est fort approprié) traversé de différents projets stratégiques et politiques.

Le prochain Forum social mondial aura lieu cette année à Belem (Brésil), au cœur d’une Amérique latine en éruption. La question politique s’invitera inévitablement dans les débats, ne fût-ce que pour tirer le bilan comparé des expériences brésilienne, bolivienne, vénézuélienne, équatorienne, pour débattre le l’alternative bolivarienne au projets impérialistes, pour discuter de la souveraineté énergétique et alimentaire, ou encore des moyens de faire face aux tentatives de déstabilisation en Bolivie. Toutes questions sur lesquelles la mobilisation sociale ne peut être dissociée des rapports de force politiques et des enjeux gouvernementaux.

La Première Internationale n’a duré que dix ans. Elle n’a pas survécu à l’épreuve stratégique de la Commune de Paris. Le mouvement altermondialiste, si l’on date sa naissance symbolique des manifestations de Seattle, approche de sa dixième année. Il est à un tournant de sa jeune histoire. Son avenir dépend désormais de sa capacité à aborder franchement, et non à esquiver derrière un consensus de façade, les défis politiques de la guerre, de la crise écologique, de la crise sociale, autrement dit de passer, sans se diviser ou se disperser, de la résistance à l’alternative.

BENSAÏD Daniel

* Ecrit le 2 juin 2008 pour le Magazine littéraire n°7.


28 novembre 2009, 14h Place Neuve, Genève

et semaine d'action et de débats à l'occasion de la réunion ministerielle de l'OMC à Genève

 

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