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Analyses

Samir AMIN
Octobre 2009
Source : Forum du Tiers Monde

L’expérience historique
La remise en question de la dimension impérialiste du capitalisme est à l’ordre du jour, pour la seconde fois dans l’histoire contemporain.
La première fois, au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Dès 1947 la puissance impérialiste dominante de l’époque les Etats Unis, proclamait le partage du monde en deux sphères, celle du « monde libre » et celle du « totalitarisme communiste ». La réalité que représentait le tiers monde était superbement ignorée, celui-ci étant considéré comme ayant le privilège d’appartenir au « monde libre »  puisque « non communiste » ; la « liberté » considérée n’étant autre que celle du déploiement du capital, au mépris de la réalité de l’oppression coloniale ou semi coloniale. L’année suivante Jdanov dans son fameux rapport (en fait Staline), qui a été à l’origine de la mise en place du Kominform (forme atténuée de renaissance de la troisième internationale), partageait lui aussi le monde en deux sphères, la sphère socialiste (l’URSS et l’Europe de l’Est) et la sphère capitaliste (le reste du monde). Le rapport ignorait les contradictions qui, au sein de la sphère capitaliste, opposent les centres impérialistes aux peuples et nations de périphéries engagées dans des luttes pour leur libération.
La doctrine Jdanov poursuivait un objectif prioritaire : imposer la coexistence pacifique et par ce moyen calmer les ardeurs agressives des Etats Unis et de leurs alliés subalternes européens et japonais. En contre partie l’Union soviétique accepterait d’adopter un profil bas, s’abstenant de s’ingérer dans les affaires coloniales que les puissances impérialistes concevaient comme leurs affaires intérieures. Les mouvements de libération, y compris la révolution chinoise, n’ont pas été soutenus avec enthousiasme à cette époque, et se sont imposé par eux-mêmes. Mais leur victoire (en particulier évidemment celle de la Chine) apportait des changements dans les rapports de force internationaux. Moscou n’en a pris la mesure qu’après Bandung, ce qui lui permettait, par son soutien aux pays en conflit avec l’impérialisme de briser son isolement et de devenir un acteur majeur dans les affaires mondiales. D’une certaine manière il n’est donc pas faux de dire que la transformation majeure dans le système mondial a été le produit de ce premier « éveil du Sud ». Sans lequel s’ailleurs on ne peut comprendre l’affirmation ultérieure des nouvelles puissances « émergentes ».
Le rapport Jdanov a été accepté sans réserve par les partis communistes européens et par ceux de l’Amérique latine de l’époque. Par contre il s’est presque immédiatement heurté à des résistances dans les partis communistes d’Asie et du Moyen orient. Résistances dissimulées dans le langage de l’époque affirmant toujours « l’unité du camp socialiste » rangé derrière l’URSS , mais qui allaient ouvertement prendre corps au fur et à mesure que se développaient les luttes pour la reconquête de l’indépendance, singulièrement après la victoire de la révolution chinoise (1949). L’histoire de la formulation de la théorie alternative qui donnait toute sa place aux initiatives indépendantes des pays d’Asie et d’Afrique, se cristallisant par la suite à Bandung (1955) puis dans la constitution du Mouvement des Non Alignés(à partir de 1960, mouvement qualifié Asie-Afrique plus Cuba) n’a jamais été écrite à ma connaissance, et se trouve enfouie dans les archives de quelques partis communistes (ceux de Chine, Inde, Indonésie, Egypte, Irak, Iran et peut être quelques autres).
Je puis néanmoins apporter un témoignage personnel concernant cette histoire, ayant eu l’heureuse chance de participer dès 1950 à l’un des groupes de réflexion concernés associant des communistes égyptiens, irakiens et iraniens, et quelques autres. L’information concernant le débat chinois, inspiré par Zhou En Lai, n’a été portée à notre connaissance par le camarade Wang (trait d’union avec la revue Révolution au comité de rédaction de laquelle je participais) que bien plus tard, en 1963. Nous avions des échos du débat indien et de la cassure qu’il avait provoquée, affirmée plus tard par la construction du CPM. Nous savions que les débats au sein du PC indonésien et de celui des Philippines se développaient selon des lignes parallèles.
Cette histoire devra être écrite. Car elle fera comprendre que Bandung n’est pas sorti directement de la tête des dirigeants nationalistes (Nehru et Soekarno en particulier, encore moins Nasser) comme le laissent entendre les écrits contemporains ; mais a été le fruit d’une critique radicale de gauche, conduite à l’époque au sein de partis communistes. La conclusion commune de ces groupes de réflexion se résumait en une phrase : à l’échelle du monde le combat contre l’impérialisme rassemble des forces sociales et politiques dont les victoires sont décisives dans l’ouverture des avancées socialistes possibles dans le monde actuel.
Cette conclusion laissait ouverte la question centrale : qui « dirigera » ces batailles anti-impérialistes ? Pour simplifier : la bourgeoisie (dite alors nationale) que les communistes devraient alors soutenir, ou un front des classes populaires « dirigé » par les communistes et non les bourgeoisies (anti nationales en fait) ? La réponse à cette question est demeurée fluctuante, parfois confuse. En 1945 les partis communistes concernés s’étaient alignés sur la conclusion que Staline avait formulée : les bourgeoisies, partout dans le monde (en Europe alignée sur les Etats Unis comme dans les pays coloniaux et semi-coloniaux – termes de l’époque), ont  « jeté aux ordures le drapeau national » (termes de Staline), les communistes sont les seuls donc à pouvoir rassembler un front uni des forces qui refusent la soumission à l’ordre américain impérialiste/capitaliste. La conclusion rejoignait celle de Mao, formulée en 1941, mais connue (de nous) plus tard seulement lorsque la « Nouvelle Démocratie » a été traduite dans des langues occidentales en 1952. La thèse soutenait que pour la majorité des peuples de la planète la longue route vers le socialisme ne peut être ouverte que par la conduite d’une « révolution démocratique nationale, populaire, anti féodale et anti-impérialiste (termes de l’époque) dirigée par les communistes ». Et, en pointillé, on lisait : d’autres avancées socialistes ne sont pas à l’ordre du jour ailleurs, c'est-à-dire dans les centres impérialistes. Elles ne pourront se dessiner ici comme possibles qu’après que les peuples des périphéries, aient infligé des défaites conséquentes à l’impérialisme.
Le triomphe de la révolution chinoise confortait cette conclusion. Les partis communistes de l’Asie du Sud Est inauguraient en Thaïlande, en Malaisie et aux Philippines en particulier, des guerres de libération inspirées par le modèle vietnamien. Plus tard, en 1964, Che Guevara proposera, dans la même ligne de pensée « un, deux, trois Vietnam ».
Les propositions d’avant-garde d’initiatives des « pays d’Asie et d’Afrique »  indépendantes et anti-impérialistes formulées par les groupes de réflexion communistes concernées ont été précoces et précises. On les retrouvera dans le programme de Bandung et du non alignement dont j’ai fait la présentation ordonnée dans L’éveil du Sud. Ces propositions étaient centrées sur la reconquête nécessaire de la maîtrise des processus d’accumulation (le développement autocentré et déconnecté).
Mais voilà  que ces propositions sont adoptées, fut-ce au prix de dilutions considérables dans certains pays, à partir de 1955-1960, par l’ensemble des classes dirigeantes au pouvoir dans les deux continents. Et voilà qu’en même temps les luttes révolutionnaires conduites par les partis communistes en Asie du Sud Est sont toutes défaites (sauf au Viet Nam bien sûr). Alors ? Conclusion qui semblait devoir s’imposer : la « bourgeoisie nationale » n’a pas encore épuisé sa capacité de combat anti-impérialiste. Cette conclusion a été elle-même tirée par l’Union Soviétique qui décidait de soutenir le front des non alignés, alors que la triade impérialiste leur déclarait la guerre ouverte.
Les communistes des pays concernés se sont alors partagés entre deux tendances et affronté dans des conflits pénibles et souvent confus. Les uns tiraient la conclusion qu’il fallait « soutenir » les pouvoirs en place en conflit avec l’impérialisme, quand bien même ce soutien devait-il rester « critique ». Moscou apportait de l’eau à leur moulin en inventant la thèse de la « voie non capitaliste ». Les autres conservaient l’essentiel de la thèse maoïste selon laquelle seul le front des classes populaires indépendantes de la bourgeoisie pouvait mener à bien le combat contre l’impérialisme. Le conflit entre le PC chinois et l’Union Soviétique, visibles dès 1957, affiché à partir de 1960, confortait bien entendu cette seconde tendance au sein des communistes asiatiques et africains.
Mais voilà  qu’à son tour le potentiel de Bandung s’épuise en une quinzaine d’années, rappelant s’il le fallait les limites des programmes anti-impérialistes des « bourgeoisies nationales ». Les conditions étaient alors créées pour permettre la contre offensive de l’impérialisme, la re-compradorisation des économies du Sud, voire, pour les plus fragiles, leur recolonisation.
Mais, comme pour faire mentir ce retour imposé par les faits à la thèse de l’impotence définitive et absolue des bourgeoisies nationales – Bandung n’ayant été dans cette vision qu’une « parenthèse passagère » s’inscrivant dans la guerre froide – voilà que certains pays du Sud parviennent dans le cadre de cette nouvelle mondialisation dominée par l’impérialisme à s’imposer comme « émergents ». Mais « émergents » dans quel sens : celui de marchés émergents ouverts à l’expansion du capital des oligopoles de la triade impérialiste, ou celui de nations émergentes capables d’imposer une révision sérieuse des termes de la mondialisation en question, de réduire le pouvoir qu’y exercent les oligopoles et de recentrer l’accumulation sur leur propre développement national ? La question du contenu social des pouvoirs en place dans des pays émergents (et dans les autres pays de la périphérie), des perspectives que celui-ci ouvre ou ferme est donc à nouveau à l’ordre du jour du débat incontournable sur ce que sera – ou pourrait être – le monde « après la crise ».
La crise du capitalisme impérialiste tardif des oligopoles généralisés, financiarisés et mondialisés est ouverte. Mais avant même qu’elle n’entre dans la phase nouvelle inaugurée par l’effondrement financier de 2008, les peuples avaient amorcé la sortie de leur léthargie consécutive à l’épuisement de la première vague de leurs luttes pour l’émancipation des travailleurs et des peuples.
L’Amérique latine, qui avait été absente dans l’ère de Bandung (en dépit des efforts de Cuba, avec la Tricontinentale) semble même cette fois avoir pris une longueur d’avance.
Dans des conditions certes nouvelles par beaucoup d’aspects importants, les mêmes questions que celles qui se posaient dans les années 1950 sont à nouveau à l’ordre du jour. Le Sud, comme on dit aujourd’hui (pays émergents et autres) sera-t-il capable de prendre des initiatives stratégiques indépendantes ? Les forces populaires seront-elles capables d’imposer les transformations dans les systèmes du pouvoir qui seules permettront des avancées conséquentes ? Des ponts pourront-ils être construits associant les luttes anti-impérialistes et populaires du Sud à des progrès de la conscience socialiste dans le Nord ?
Je me garderai de proposer ici des réponses rapides à ces questions difficiles que seul le développement des luttes tranchera. Sans sous estimer l’importance des débats dans lesquels les intellectuels radicaux de notre époque ont le devoir de s’engager et des propositions qu’ils peuvent en dégager.
Les conclusions auxquelles les groupes de réflexion des années 1950 étaient parvenus à l’époque, formulaient le défi dans des termes qui sont fondamentalement restés les mêmes depuis : les peuples des périphéries doivent s’engager dans des constructions nationales (soutenues aux plans régionaux et à celui du Sud pris dans son ensemble) autocentrées et déconnectées ; ils ne pourront avancer dans cette voie qu’en inscrivant leurs luttes dans une perspective socialiste ; il leur faut pour cela se débarrasser des illusions de la fausse alternative, celui du « rattrapage » dans le système capitaliste mondialisé. Bandung a donné corps à l’option indépendante, dans les limites que l’histoire de son déploiement a révélées.
Fera-t-on mieux dans le moment actuel, lorsque s’ouvre un « second éveil du Sud » ? Et surtout sera-t-il possible cette fois ci de construire des convergences entre les luttes au Nord et au Sud ? Car celles-ci avaient cruellement fait défaut à l’époque de Bandung. Les peuples  des centres impérialistes étaient alors finalement demeurés alignés derrière leurs classes dirigeantes impérialistes. Le projet social-démocrate de l’époque était lui-même difficile à imaginer sans la rente impérialiste dont bénéficiaient les sociétés opulentes du Nord. Bandung et le Non Alignement n’ont été vus, dans ces conditions, que comme un épisode de la guerre froide peut-être même « manipulés » par Moscou. La dimension réelle de cette histoire de la première vague d’émancipation des pays d’Asie et d’Afrique, parvenue à convaincre Moscou de lui apporter son soutien, échappait.
Le défi – la construction d’un internationalisme, anti-impérialiste des travailleurs et des peuples – reste entier.
Neuf intellectuels antillais, Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William ont rédigé ce "Manifeste pour les 'produits' de haute nécessité".

 
C'est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s'est installé en Guadeloupe, puis en Martinique, et qui tend à se répandre à la Guyane et à la Réunion. Aucune de nos revendications n'est illégitime. Aucune n'est irrationnelle en soi, et surtout pas plus démesurée que les rouages du système auquel elle se confronte. Aucune ne saurait donc être négligée dans ce qu'elle représente, ni dans ce qu'elle implique en relation avec l'ensemble des autres revendications. Car la force de ce mouvement est d'avoir su organiser sur une même base ce qui jusqu'alors s'était vu disjoint, voire isolé dans la cécité catégorielle –– à savoir les luttes jusqu'alors inaudibles dans les administrations, les hôpitaux, les établissements scolaires, les entreprises, les collectivités territoriales, tout le monde associatif, toutes les professions artisanales ou libérales...
Mais le plus important est que la dynamique du Lyannaj – qui est d'allier et de rallier, de lier relier et relayer tout ce qui se trouvait désolidarisé – est que la souffrance réelle du plus grand nombre (confrontée à un délire de concentrations économiques, d'ententes et de profits) rejoint des aspirations diffuses, encore inexprimables mais bien réelles, chez les jeunes, les grandes personnes, oubliés, invisibles et autres souffrants indéchiffrables de nos sociétés. La plupart de ceux qui y défilent en masse découvrent (ou recommencent à se souvenir) que l'on peut saisir l'impossible au collet, ou enlever le trône de notre renoncement à la fatalité.
 
GRÈVE LÉGITIME

Cette grève est donc plus que légitime, et plus que bienfaisante, et ceux qui défaillent, temporisent, tergiversent, faillissent à lui porter des réponses décentes, se rapetissent et se condamnent.
Dès lors, derrière le prosaïque du "pouvoir d'achat" ou du "panier de la ménagère", se profile l'essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l'existence, à savoir : le poétique. Toute vie humaine un peu équilibrée s'articule entre, d'un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l'autre, l'aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d'honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d'amour, de temps libre affecté à l'accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique). Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre, tout comme le vivre-pour-soi n'ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassements auxquels nous aspirons.

 
La "hausse des prix" ou "la vie chère" ne sont pas de petits diables-ziguidi qui surgissent devant nous en cruauté spontanée, ou de la seule cuisse de quelques purs békés. Ce sont les résultantes d'une dentition de système où règne le dogme du libéralisme économique. Ce dernier s'est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires – non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte "d'épuration éthique 1" (entendre : désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain. Ce système a confiné nos existences dans des individuations égoïstes qui vous suppriment tout horizon et vous condamnent  à deux misères profondes : être "consommateur" ou bien être "producteur". Le consommateur ne travaillant que pour consommer ce que produit sa force de travail devenue marchandise ; et le producteur réduisant sa production à l'unique perspective de profits sans limites pour des consommations fantasmées sans limites. L'ensemble ouvre à cette socialisation anti-sociale, dont parlait André Gorz, et où l'économique devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste. Alors, quand le "prosaïque" n'ouvre pas aux élévations du " poétique ", quand il devient sa propre finalité et se consume ainsi, nous avons tendance à croire que les aspirations de notre vie, et son besoin de sens, peuvent se loger dans ces codes-barres que sont "le pouvoir d'achat" ou "le panier de la ménagère". Et pire : nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d'une politique humaine ou progressiste. Il est donc urgent d'escorter les "produits de premières nécessités", d'une autre catégorie de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d'une "haute nécessité".
Par cette idée de "haute nécessité", nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d'achat, relève d'une exigence existentielle réelle, d'un appel très profond au plus noble de la vie.

 
Alors que mettre dans ces "produits" de haute nécessité ?

C'est tout ce qui constitue le cœur de notre souffrant désir de faire peuple et nation, d'entrer en dignité sur la grand-scène du monde, et qui ne se trouve pas aujourd'hui au centre des négociations en Martinique et en Guadeloupe, et bientôt sans doute en Guyane et à la Réunion.

D'abord, il ne saurait y avoir d'avancées sociales qui se contenteraient d'elles-mêmes. Toute avancée sociale ne se réalise vraiment que dans une expérience politique qui tirerait les leçons structurantes de ce qui s'est passé. Ce mouvement a mis en exergue le tragique émiettement institutionnel de nos pays, et l'absence de pouvoir qui lui sert d'ossature. Le "déterminant" ou bien le "décisif" s'obtient par des voyages ou par le téléphone. La compétence n'arrive que par des émissaires. La désinvolture et le mépris rôdent à tous les étages. L'éloignement, l'aveuglement et la déformation président aux analyses. L'imbroglio des pseudos pouvoirs Région-Département-Préfet, tout comme cette chose qu'est l'association des maires, ont montré leur impuissance, même leur effondrement, quand une revendication massive et sérieuse surgit dans une entité culturelle historique identitaire humaine, distincte de celle de la métropole administrante, mais qui ne s'est jamais vue traitée comme telle. Les slogans et les demandes ont tout de suite sauté par-dessus nos "présidents locaux" pour s'en aller mander ailleurs. Hélas, tout victoire sociale qui s'obtiendrait ainsi (dans ce bond par-dessus nous-mêmes), et qui s'arrêterait là, renforcerait notre assimilation, donc conforterait notre inexistence au monde et nos pseudos pouvoirs.

 
Ce mouvement se doit donc de fleurir en vision politique, laquelle devrait ouvrir à une force politique de renouvellement et de projection apte à nous faire accéder à la responsabilité de nous-mêmes par nous-mêmes et au pouvoir de nous-mêmes sur nous-mêmes. Et même si un tel pouvoir ne résoudrait vraiment aucun de ces problèmes, il nous permettrait à tout le moins de les aborder désormais en saine responsabilité, et donc de les traiter enfin plutôt que d'acquiescer aux sous-traitances. La question békée et des ghettos qui germent ici où là, est une petite question qu'une responsabilité politique endogène peut régler. Celle de la répartition et de la protection de nos terres à tous points de vue aussi. Celle de l'accueil préférentiel de nos jeunes tout autant. Celle d'une autre Justice ou de la lutte contre les fléaux de la drogue en relève largement... Le déficit en responsabilité crée amertume, xénophobie, crainte de l'autre, confiance réduite en soi... La question de la responsabilité est donc de haute nécessité. C'est dans l'irresponsabilité collective que se nichent les blocages persistants dans les négociations actuelles. Et c'est dans la responsabilité que se trouve l'invention, la souplesse, la créativité, la nécessité de trouver des solutions endogènes praticables. C'est dans la responsabilité que l'échec ou l'impuissance devient un lieu d'expérience véritable et de maturation. C'est en responsabilité que l'on tend plus rapidement et plus positivement vers ce qui relève de l'essentiel, tant dans les luttes que dans les aspirations ou dans les analyses.

 
Ensuite, il y a la haute nécessité de comprendre que le labyrinthe obscur et indémêlable des prix (marges, sous-marges, commissions occultes et profits indécents) est inscrit dans une logique de système libéral marchand, lequel s'est étendu à l'ensemble de la planète avec la force aveugle d'une religion. Ils sont aussi enchâssés dans une absurdité coloniale qui nous a détournés de notre manger-pays, de notre environnement proche et de nos réalités culturelles, pour nous livrer sans pantalon et sans jardins-bokay aux modes alimentaires européens. C'est comme si la France avait été formatée pour importer toute son alimentation et ses produits de grande nécessité depuis des milliers et des milliers de kilomètres. Négocier dans ce cadre colonial absurde avec l'insondable chaîne des opérateurs et des intermédiaires peut certes améliorer quelque souffrance dans l'immédiat ; mais l'illusoire bienfaisance de ces accords sera vite balayée par le principe du "Marché" et par tous ces mécanismes que créent un nuage de voracités, (donc de profitations nourries par " l'esprit colonial " et régulées par la distance) que les primes, gels, aménagements vertueux, réductions opportunistes, pianotements dérisoires de l'octroi de mer, ne sauraient endiguer.

 
VICTIMES D'UN SYSTÈME FLOU, GLOBALISÉ

Il y a donc une haute nécessité à nous vivre caribéens dans nos imports-exports vitaux, à nous penser américain pour la satisfaction de nos nécessités, de notre autosuffisance énergétique et alimentaire. L'autre très haute nécessité est ensuite de s'inscrire dans une contestation radicale du capitalisme contemporain qui n'est pas une perversion mais bien la plénitude hystérique d'un dogme. La haute nécessité est de tenter tout de suite de jeter les bases d'une société non économique, où l'idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle d'épanouissement ; où emploi, salaire, consommation et production serait des lieux de création de soi et de parachèvement de l'humain. Si le capitalisme (dans son principe très pur qui est la forme contemporaine) a créé ce Frankenstein consommateur qui se réduit à son panier de nécessités, il engendre aussi de bien lamentables "producteurs" – chefs d'entreprises, entrepreneurs, et autres socioprofessionnels ineptes – incapables de tressaillements en face d'un sursaut de souffrance et de l'impérieuse nécessité d'un autre imaginaire politique, économique, social et culturel. Et là, il n'existe pas de camps différents. Nous sommes tous victimes d'un système flou, globalisé, qu'il nous faut affronter ensemble. Ouvriers et petits patrons, consommateurs et producteurs, portent quelque part en eux, silencieuse mais bien irréductible, cette haute nécessité qu'il nous faut réveiller, à savoir : vivre la vie, et sa propre vie, dans l'élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant. Ce qui revient à vivre sa vie, et la vie, dans toute l'ampleur du poétique.

On peut mettre la grande distribution à genoux en mangeant sain et autrement.
On peut renvoyer la Sara et les compagnies pétrolières aux oubliettes, en rompant avec le tout automobile.
On peut endiguer les agences de l'eau, leurs prix exorbitants, en considérant la moindre goutte sans attendre comme une denrée précieuse, à protéger partout, à utiliser comme on le ferait des dernières chiquetailles d'un trésor qui appartient à tous.

On ne peut vaincre ni dépasser le prosaïque en demeurant dans la caverne du prosaïque, il faut ouvrir en poétique, en décroissance et en sobriété. Rien de ces institutions si arrogantes et puissantes aujourd'hui (banques, firmes transnationales, grandes surfaces, entrepreneurs de santé, téléphonie mobile...) ne sauraient ni ne pourraient y résister.

 
Enfin, sur la question des salaires et de l'emploi. Là aussi il nous faut déterminer la haute nécessité. Le capitalisme contemporain réduit la part salariale à mesure qu'il augmente sa production et ses profits. Le chômage est une conséquence directe de la diminution de son besoin de main d'œuvre. Quand il délocalise, ce n'est pas dans la recherche d'une main d'œuvre abondante, mais dans le souci d'un effondrement plus accéléré de la part salariale. Toute déflation salariale dégage des profits qui vont de suite au grand jeu welto de la finance. Réclamer une augmentation de salaire conséquente n'est donc en rien illégitime : c'est le début d'une équité qui doit se faire mondiale.

 
Quant à l'idée du "plein emploi", elle nous a été clouée dans l'imaginaire par les nécessités du développement industriel et les épurations éthiques qui l'ont accompagnée. Le travail à l'origine était inscrit dans un système symbolique et sacré (d'ordre politique, culturel, personnel) qui en déterminait les ampleurs et le sens. Sous la régie capitaliste, il a perdu son sens créateur et sa vertu épanouissante à mesure qu'il devenait, au détriment de tout le reste, tout à la fois un simple "emploi", et l'unique colonne vertébrale de nos semaines et de nos jours. Le travail a achevé de perdre toute signifiance quand, devenu lui-même une simple marchandise, il s'est mis à n'ouvrir qu'à la consommation. Nous sommes maintenant au fond du gouffre. Il nous faut donc réinstaller le travail au sein du poétique. Même acharné, même pénible, qu'il redevienne un lieu d'accomplissement, d'invention sociale et de construction de soi, ou alors qu'il en soit un outil secondaire parmi d'autres. Il y a des myriades de compétences, de talents, de créativités, de folies bienfaisantes, qui se trouvent en ce moment stérilisés dans les couloirs ANPE et les camps sans barbelés du chômage structurel né du capitalisme. Même quand nous nous serons débarrassés du dogme marchand, les avancées technologiques (vouées à la sobriété et à la décroissance sélective) nous aiderons à transformer la valeur-travail en une sorte d'arc-en-ciel, allant du simple outil accessoire jusqu'à l'équation d'une activité à haute incandescence créatrice. Le plein emploi ne sera pas du prosaïque productiviste, mais il s'envisagera dans ce qu'il peut créer en socialisation, en autoproduction, en temps libre, en temps mort, en ce qu'il pourra permettre de solidarités, de partages, de soutiens aux plus démantelés, de revitalisations écologiques de notre environnement... Il s'envisagera en "tout ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue". Il y aura du travail et des revenus de citoyenneté dans ce qui stimule, qui aide à rêver, qui mène à méditer ou qui ouvre aux délices de l'ennui, qui installe en musique, qui oriente en randonnée dans le pays des livres, des arts, du chant, de la philosophie, de l'étude ou de la consommation de haute nécessité qui ouvre à création – créaconsommation. En valeur poétique, il n'existe ni chômage ni plein emploi ni assistanat, mais autorégénération et autoréorganisation, mais du possible à l'infini pour tous les talents, toutes les aspirations. En valeur poétique, le PIB des sociétés économiques révèle sa brutalité.

 
Voici ce premier panier que nous apportons à toutes les tables de négociations et à leurs prolongements : que le principe de gratuité soit posé pour tout ce qui permet un dégagement des chaînes, une amplification de l'imaginaire, une stimulation des facultés cognitives, une mise en créativité de tous, un déboulé sans manman de l'esprit. Que ce principe balise les chemins vers le livre, les contes, le théâtre, la musique, la danse, les arts visuels, l'artisanat, la culture et l'agriculture... Qu'il soit inscrit au porche des maternelles, des écoles, des lycées et collèges, des universités et de tous les lieux connaissance et de formation... Qu'il ouvre à des usages créateurs des technologies neuves et du cyberespace. Qu'il favorise tout ce qui permet d'entrer en Relation (rencontres, contacts, coopérations, interactions, errances qui orientent) avec les virtualités imprévisibles du Tout-Monde... C'est le gratuit en son principe qui permettra aux politiques sociales et culturelles publiques de déterminer l'ampleur des exceptions. C'est à partir de ce principe que nous devrons imaginer des échelles non marchandes allant du totalement gratuit à la participation réduite ou symbolique, du financement public au financement individuel et volontaire... C'est le gratuit en son principe qui devrait s'installer aux fondements de nos sociétés neuves et de nos solidarités imaginantes...

 
NOUS APPELONS À UNE HAUTE POLITIQUE, À UN ART POLITIQUE

Projetons nos imaginaires dans ces hautes nécessités jusqu'à ce que la force du Lyannaj ou bien du vivre-ensemble, ne soit plus un "panier de ménagère", mais le souci démultiplié d'une plénitude de l'idée de l'humain.

Imaginons ensemble un cadre politique de responsabilité pleine, dans des sociétés martiniquaise guadeloupéenne guyanaise réunionnaise nouvelles, prenant leur part souveraine aux luttes planétaires contre le capitalisme et pour un monde écologiquement nouveau.

Profitons de cette conscience ouverte, à vif, pour que les négociations se nourrissent, prolongent et s'ouvrent comme une floraison dans une audience totale, sur ces nations qui sont les nôtres.

An gwan lodyans qui ne craint ni ne déserte les grands frissons de l'utopie.

Nous appelons donc à ces utopies où le Politique ne serait pas réduit à la gestion des misères inadmissibles ni à la régulation des sauvageries du "Marché", mais où il retrouverait son essence au service de tout ce qui confère une âme au prosaïque en le dépassant ou en l'instrumentalisant de la manière la plus étroite.

Nous appelons à une haute politique, à un art politique, qui installe l'individu, sa relation à l'Autre, au centre d'un projet commun où règne ce que la vie a de plus exigeant, de plus intense et de plus éclatant, et donc de plus sensible à la beauté.

Ainsi, chers compatriotes, en nous débarrassant des archaïsmes coloniaux, de la dépendance et de l'assistanat, en nous inscrivant résolument dans l'épanouissement écologique de nos pays et du monde à venir, en contestant la violence économique et le système marchand, nous naîtrons au monde avec une visibilité levée du post-capitalisme et d'un rapport écologique global aux équilibres de la planète...

Alors voici notre vision : Petits pays, soudain au cœur nouveau du monde, soudain immenses d'être les premiers exemples de sociétés post-capitalistes, capables de mettre en œuvre un épanouissement humain qui s'inscrit dans l'horizontale plénitude du vivant...

ENTRETIEN
Huit ans après le premier Forum social mondial, l’intellectuel tiers-mondiste retrace des grandes évolutions historiques du capitalisme et interroge les alternatives que dessinent bouleversements géopolitiques du début du siècle.
Samir Amin est membre du Conseil international du Forum social mondial et président du Forum mondial des alternatives (Égypte). > Il est auteur de très nombreux ouvrages d’analyse économique et politique et de géopolitique. Il participait samedi dernier à Paris au colloque « Altermondialisme et post-altermondialisme » organisé par l’association Mémoires des luttes et la revue Utopie critique.

Comment analysez-vous les développements actuels de la crise économique et financière à l’échelle mondiale ?
Samir Amin. La financiarisation du système libéral, considérée par beaucoup comme une forme nouvelle, durable du capitalisme, n’était à mon avis que le moyen conjoncturel pour
le capital de surmonter ses contradictions.
La croissance des revenus du capital et la réduction de ceux du travail ne peuvent être poursuivies indéfiniment. Le versant financier du système était son talon d’Achille.
Les subprimes ne sont pas la cause de la crise, qui est systémique, mais seulement l’accident de parcours qui l’a déclenchée. Après la privatisation des profits, les forces dominantes en place vont s’employer à en socialiser les pertes, c’est-à-dire à les faire payer aux travailleurs, aux retraités et aux pays vulnérables du tiers-monde.
Le capitalisme, comme système historique, est, selon vous, dans une phase de « déclin ». Qu’est-ce qui justifie une telle analyse ?
Samir Amin. Le système capitaliste, comme système historique, a connu une très longue maturation. Au contraire, son apogée, amorcé au plan politique par la Révolution française et au plan économique par la révolution industrielle, s’est concentré sur le XIXe siècle, c’est-à-dire sur une période très courte. La fin de cet apogée est annoncée très tôt, dès 1871, par la Commune de Paris et peu après, en 1917, par la première révolution au nom du socialisme, la révolution russe. Contrairement aux apparences et aux opinions dominantes, le capitalisme est entré, alors, dans une longue période de déclin. Remis en cause au XXe siècle, comme système économique, social et politique par les projets alternatifs (socialistes, communistes), il est également confronté au contraste grandissant qu’il a lui-même produit entre les centres dominants et les périphéries dominées. Ce contraste a alimenté la révolte, le refus des peuples dominés de s’ajuster, d’accepter cette domination et la dégradation des conditions sociales qu’elle engendre.
Comment s’articulent ces deux dimensions - idéologique et géopolitique - de la remise en cause du capitalisme ?
Samir Amin. Elles sont indissociables. Tout simplement parce que le capitalisme réellement existant, comme système mondialisé, est impérialiste par nature. Cette indissociabilité a été formalisée, au siècle dernier, par les révolutions socialistes qui ont pris corps aux périphéries du système capitaliste. Je pense aux révolutions chinoise, vietnamienne et cubaine. Cette association, au XXe siècle, entre les deux dimensions de la remise en cause du capitalisme constitue en quelque sorte une première « vague ». Celle des révolutions au nom du socialisme, des grands mouvements de libération nationale avec des degrés divers de radicalité, du non-alignement, de l’anti-impérialisme. Cette première vague a atteint ses limites historiques assez rapidement. Elle s’est essoufflée. Très rapidement, dans le cas des pays du tiers-monde sortis de la libération nationale. Moins rapidement dans le cas des révolutions au nom du socialisme. Mais le résultat est le même : cette première vague s’est émoussée, puis exténuée.
Vous estimez néanmoins qu’une seconde « vague » de remise en question d’ensemble du système mondialisé peut prendre naissance. Mais comment ?
Samir Amin. Entre la vague qui s’est épuisée et la nouvelle vague, possible et nécessaire,
du XXIe siècle, il y a un creux. Dans ce creux, les rapports de force sociaux, politiques, sont inégaux. Tellement inégaux qu’ils permettent une contre-offensive du capital, renforcée par les illusions de la fin de l’histoire, de l’effacement totale de la première vague.
Ce qui permet au néolibéralisme de construire un discours réactionnaire, et non pas « libéral », comme il se prétend. C’est un discours de retour au XIXe siècle, sur le modèle du discours de la Restauration, qui illustrait, en France, l’aspiration à un retour avant la Révolution. Sarkozy est la parfaite illustration de ce discours réactionnaire.
Ce qu’il appelle « réformes » désigne en réalité des contre-réformes visant l’abolition de tout ce que les travailleurs ont conquis au cours du XXe siècle.
Nous sommes dans ce creux. Mais nous voyons déjà se dessiner sur l’océan les premières rides de ce qui peut devenir la nouvelle vague. On peut les voir, par exemple, dans ce que j’appelle les avancées révolutionnaires de l’Amérique latine. Le processus que connaît ce sous-continent est caractéristique. Il est à la fois anti-impérialiste (particulièrement anti-yankee, puisque c’est l’impérialisme nord-américain qui domine brutalement cette région du monde) et à aspiration socialiste. Cette aspiration est formulée de façons diverses, parfois vagues, parfois plus précises, voire dogmatiques.
Mais il est intéressant de constater qu’anti-impérialisme et aspiration socialiste sont,là encore, indissociables.
Vous évoquez des « avancées révolutionnaires » en Amérique latine. Qu’entendez-vous exactement par là ? Quelle différence faites-vous avec la révolution ?
Samir Amin. Je crois qu’il faut voir ce long déclin du capitalisme comme pouvant devenir une longue transition vers le socialisme mondial. « Longue » signifiant ici qu’un tel processus historique pourrait prendre plusieurs siècles, cette transition impliquant des vagues successives. La tradition communiste a pensé la révolution et la construction du socialisme comme des possibilités relativement rapides, dans un temps historique court, sur des années ou des décennies. Je préfère, aujourd’hui, parler d’avancées révolutionnaires plutôt que de révolution. « Révolution » inspire l’idée, fausse, que tous les problèmes pourraient être réglés du jour au lendemain. Des « avancées révolutionnaires » correspondent, à mes yeux, aux amorces de mise en place d’autres logiques que celles du capitalisme. Elles peuvent, à leur tour, préparer d’autres avancées, des « vagues » ultérieures. Mais il n’y a pas, en la matière, de déterminisme historique. Il y a des nécessités objectives, au sens hégélien du terme, mais pas de déterminisme absolu. Si cette transition vers le socialisme ne devait pas s’opérer, le scénario serait celui d’une longue transition vers toujours davantage de barbarie. Les deux possibilités coexistent.
Ce creux de la vague est propice, dites-vous, au développement de toutes sortes d’« illusions » sur le capitalisme. Qu’est-ce à dire ?
Samir Amin. « Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à paraître. Et dans ce clair-obscur les monstres surgissent », écrivait Antonio Gramsci. Cette phrase m’a toujours frappé par sa justesse et sa puissance. On peut dire que l’ancien monde, celui de la première vague de remise en cause du capitalisme, est mort. La seconde vague est en train de naître. Dans ce clair-obscur, les « monstres » prennent la forme de personnages comme Bush, Sarkozy, Berlusconi, d’un côté, comme Ben Laden et ses complices de l’autre. Mais ce clair-obscur est aussi un moment de grandes illusions, que l’on peut classer en trois familles. Elles se répartissent dans le monde en des lieux différents, l’une ou l’autre est dominante selon les régions, mais elles existent et coexistent partout.
Appelons la première l’illusion « sociale-démocrate ». C’est l’illusion d’un capitalisme à visage humain. Elle a pu se traduire dans un projet politique à certains moments de l’histoire du capitalisme, quand le rapport de forces était plus favorable aux classes populaires. Je ne dénigre pas du tout ce qu’ont réalisé les régimes du « welfare state » après la Seconde Guerre mondiale. Mais ces réalisations n’auraient pu voir le jour sans la « menace communiste » qui hantait alors la bourgeoisie. Cette menace était incarnée, aux yeux des dominants, par l’URSS. En réalité, la menace n’était pas tant celle du communisme ou de l’URSS que la menace que représentaient pour eux leurs propres peuples.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les retraites par répartition, les régimes spéciaux ou la Sécurité sociale auraient été impensables sans la puissance, dans le cas français, du Parti communiste. C’est vrai un peu partout dans le monde, sous des formes différentes. Ce capitalisme à visage humain n’est donc envisageable que dans les périodes d’affaiblissement du capital.
En revanche, lorsque la domination du capital est assise, forte, il n’a pas du tout de visage humain. Il prend son visage réel, un visage tout à fait sauvage. Nous sommes dans un moment de ce genre. Dès lors, croire, aujourd’hui, dans la possibilité d’un mouvement vers un capitalisme à visage humain relève de l’illusion. Une illusion grave et dangereuse, dans la mesure où elle désarme les classes populaires en leur faisant miroiter la possibilité d’avancées sans luttes, sans renversement des rapports de forces en leur faveur. Cette famille d’illusions est dominante en Europe occidentale.
Dans les pays dits émergents, ce sont les illusions nationalistes qui dominent. Ce type d’illusions consiste à considérer que des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, assez forts, désormais, pour entrer dans le système capitaliste mondial, peuvent s’imposer comme des partenaires à égalité avec les anciennes puissances. Ces illusions sont nourries par une abondante littérature sur la crainte de « l’hégémonisme chinois montant », presque une variante de la peur du « péril jaune ».
À cette littérature en répond une autre, nationaliste celle-là, faisant l’éloge des évolutions en Chine et ailleurs.
En réalité, les rapports de forces internationaux, la domination du capital financier, de l’impérialisme collectif des États-Unis, de l’Europe et du Japon ne permettra pas à ces pays de jouer à égalité, sur la scène mondiale, avec les vieilles puissances.
Le langage de plus en plus agressif vis-à-vis de la Chine en témoigne. Ce langage trouve déjà sa traduction, dans le réel, avec des agressions brutales visant des pays faibles, comme l’Irak. D’autres pays, moins faibles, mais qui sont néanmoins des puissances moyennes, comme l’Iran, sont à leur tour menacés. Derrière ces agressions se profile, en réalité, la volonté des États-Unis d’envisager jusqu’à une guerre contre la Chine si celle-ci devenait trop menaçante pour leurs intérêts. Dans un tel contexte, croire que les pays émergents pourront s’imposer dans le système pour rompre avec la logique capitaliste est une illusion.
La troisième série d’illusions, la pire, recouvre les passéismes. Ces illusions-là frappent les peuples défaits dans l’histoire. C’est le cas des pays arabes, et, plus largement, des pays islamiques, mais aussi de l’Afrique subsaharienne, tentés par la recherche de solutions dans les « racines », dans la reconstruction aberrante d’un passé mythique qui n’a jamais existé.
Ces passéismes se déguisent facilement. La religion, l’adhésion à la religion s’y prêtent, de même que la revendication de racines « ethniques » ou « tribales ». Ces illusions se fondent sur une pseudo-authenticité fabriquée, qui n’a rien à voir avec la réalité. Nous sommes dans un moment où ces trois illusions travaillent des sociétés différentes.
Vous proposez, dans votre dernier livre Pour la Cinquième Internationale, de favoriser la cristallisation de la deuxième vague critique du capitalisme. De quelle manière ?
Samir Amin. Le moment de démoralisation des forces populaires, des ralliements aux idées selon lesquelles le « socialisme était définitivement vaincu » et le capitalisme était devenu « la fin de l’histoire » ont cédé la place, dès la fin des années quatre-vingt-dix, à l’appel au combat pour un autre monde, meilleur. Les forums sociaux altermondialistes ont été l’un des lieux donnant une visibilité aux luttes. Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir pour que la convergence de ces luttes se cristallise dans des stratégies cohérentes et efficaces, capables de mettre en déroute les projets de contrôle militaire de la planète par les États-Unis et leurs alliés, d’ouvrir des voies nouvelles au socialisme du XXIe siècle, un socialisme plus authentiquement démocratique que celui de la vague du XXe siècle. Associer le combat démocratique au progrès social, reconstruire sur cette base l’internationalisme des peuples face au cosmopolitisme du capital, tel est le défi auquel la gauche est confrontée dans le monde entier.
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
Tribune libre -
Article paru le 1er février 2008 dans  l'Humanité

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Récemment le lycée professionnel Eiffel d'Aubagne a reçu le titre de juste, en souvenir d'un artisan aubagnais, monsieur Chabrol qui contribua à sauver une famille juive pendant la guerre, et en récompense pour le travail de mémoire initié par les responsables de ce lycée.
Le drapeau israélien accueillait les visiteurs et les invités lors de cette réception, car ce sont les autorités israéliennes qui décident de la reconnaissance du juste. Le discours du représentant du consul d'Israël était le discours unilatéral des pouvoirs israéliens.
A cette occasion Ballon Rouge a organisé a centré son débat hebdomadaire du vendredi sur le thème "Palestine - Israël. Des Justes hier -  La Justice aujourd'hui".

Ci-dessous l'introduction au débat de Pierre Stambul de l'Union Juive française pour la Paix


Mes camarades de « Ballon Rouge » à Aubagne se sont retrouvés dans une drôle de situation. Récemment le lycée professionnel Eiffel d’Aubagne a reçu le titre de « juste » en souvenir  d’un artisan aubagnais, Mr Chabrol, qui contribua à sauver une famille juive pendant la guerre, et en récompense pour le travail de mémoire initié par les responsables de ce lycée.
Le drapeau israélien accueillait les visiteurs et les invités lors de cette réception, car ce sont les autorités israéliennes qui décident de la reconnaissance du « juste ». Le représentant du consulat d’Israël a fait un discours classique et unilatéral.
Quel rapport y a-t-il entre l’héroïsme passé des uns et l’occupation de la Palestine ? En quoi le premier peut-il justifier l’autre ?

Le génocide nazi a tardé à rentrer dans l’histoire.
À la stupeur et à la honte devant la découverte des survivants décharnés ou celle des camps d’extermination a succédé le silence. Pour les survivants des camps, l’horreur était « indicible » pour reprendre les termes de Primo Lévi. Les Juifs qui ont survécu à l’occupation ou à la déportation ont cherché avant tout à s’intégrer et à reconstruire leur vie.
En France, il y a eu une collusion entre communistes et gaullistes pour propager le mythe d’un pays unanimement résistant. Cette version a masqué les crimes du régime de Vichy et la persécution des Juifs et des Tsiganes. Il a fallu attendre de nombreuses années après la Libération pour que certains faits remontent, mettant en évidence aussi bien les horreurs commises par des Français (Bousquet, Leguay, Papon …) que le rôle de celles et ceux qui ont risqué leur vie pour sauver des êtres humains.
En Israël, c’est plus compliqué. C’est le génocide qui a rendu possible la fondation de l’Etat d’Israël. En même temps, à la fin des années 40 et au début des années 50, les rescapés du génocide avaient mauvaise presse en Israël. On opposait volontiers la prétendue soumission des déportés partant à la chambre à gaz avec l’Israélien nouveau défrichant la terre et combattant pour construire son pays. Cette vision est assez inexacte. Il y a eu des révoltes juives en Europe Occupée (l’insurrection du ghetto), il y a eu une résistance juive (la MOI par exemple) et il y a eu des révoltes dans les camps. Cette ambivalence des Israéliens vis-à-vis des survivants se poursuit aujourd’hui. Ils sont 250000 en Israël à avoir connu l’Europe occupée. 1/4 d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté et ils ont manifesté pour exiger une augmentation de leurs pensions.
La prétention des autorités israéliennes de parler au nom des rescapés du génocide est une escroquerie à plusieurs titres : l’écrasante majorité des morts n’étaient pas sionistes et ignoraient même tout de cette idéologie. Beaucoup n’étaient pas croyants. Ils n’avaient rien à voir avec Israël qui n’était en rien une solution à leur persécution. Les Sionistes n’ont joué qu’un rôle marginal dans la résistance juive au nazisme qui était essentiellement communiste et bundiste. Pire, même à une époque où le génocide avait largement commencé en Europe, les Sionistes continuaient à avoir une préoccupation unique : construire leur « Etat Juif ». Comment peut-on justifier l’assassinat de soldats anglais par des groupes sionistes en 1942 ?
Donc présenter Israël comme une issue salvatrice après la catastrophe est une réécriture de l’histoire et une captation d’héritage et de mémoire. Nous avons besoin de nous souvenir, pour que de telles horreurs ne reviennent jamais, pas pour justifier la Naqba.

Yad Vashem et les Justes
C’est vraiment avec l’arrestation en Argentine, le jugement et l’exécution d’Eichmann (1962) que l’Etat d’Israël décide de s’approprier le génocide nazi. Cela fait partie de sa prétention à parler au nom de tous les Juifs et de présenter la création de l’Etat d’Israël comme LA réponse à l’antisémitisme et à la persécution.
Mais en fait dès 1951, l’Etat d’Israël obtient de l’Allemagne des réparations spécifiques : en 50 ans, plus de 100 milliards de Marks ont été versés … aux victimes juives, pas aux autres. Pour l’Allemagne, c’est un passage obligé pour retrouver la souveraineté.
En 1953, la Knesset vote la création du mémorial Yad Vashem à Jérusalem consacré à l’histoire de la persécution antisémite et à l’extermination des Juifs. Il y a bien sûr des critiques très sérieuses à porter à ce mémorial. Les milliers de soldats en uniforme qui le visitent n’en tirent hélas pas la conclusion qu’il faut tout faire pour empêcher la répétition des événements qui ont conduit à une telle monstruosité. Au-delà de la version universelle du génocide, beaucoup préfèrent celle de Sharon qui déclarait : « Auschwitz est la preuve que les Juifs ne peuvent se défendre que par eux-mêmes » (autrement dit tout leur est permis, y compris la possibilité d’écraser un autre peuple).
Et puis certains événements sont présentés de façon tendancieuse à Yad Vashem : ainsi l’Affiche Rouge montre des Juifs résistants tués par l’occupant sans même dire qu’ils étaient communistes. Il n’empêche. Il fallait qu’une longue recherche soit faite sur le génocide et il est regrettable qu’un Yad Vashem plus objectif n’existe pas ailleurs.
Avec la création de Yad Vashem, les Justes apparaissent. En reprenant un concept religieux, il s’agit pour les dirigeants israéliens de célébrer les « amis » des Juifs, ceux qui ont permis la survie. Les critères pour être un « Juste » sont précis : il faut avoir apporté une aide concrète, avoir risqué sa vie pour sauver des Juifs, n’avoir touché aucune récompense en échange. Et il faut que les preuves de ces actions existent. Il existe aujourd’hui plus de 21000 « Justes » dont 2600 français.
Délibérément, dans la « sélection des Justes », les personnages non reliés à la guerre ont été écartés. Ni l’Abbé Grégoire qui donne aux Juifs français la citoyenneté pendant la Révolution, ni Emile Zola avec son célèbre « j’accuse » en faveur du capitaine Dreyfus ne sont des Justes. Ceux qui ont sauvé des Non-Juifs ne sont pas célébrés. Quand ils ont sauvé les uns et les autres (voir le cas de Varian Fry), seul le sauvetage des Juifs compte.
Cette célébration est-elle utile ? Elle est en tout cas compréhensible pour les victimes. J’ai une tante israélienne, enfant caché pendant la guerre dont le père est mort à Auschwitz. Régulièrement, elle refait le voyage dans les villages périgourdins où elle a trouvé refuge.

L’être humain et la barbarie
Il existe bien sûr un contexte historique qui fait qu’une population entière bascule dans l’horreur. Il y a sûrement d’autres causes si l’on suit les pistes explorées par Wilhelm Reich dans « Psychologie de Masse du fascisme ». Et pourtant, même dans les pires périodes, on garde la faculté de choisir, le basculement dans l’horreur n’est pas inéluctable.
Au Rwanda, beaucoup d’habitants ont découpé leur voisin à la machette. Mais beaucoup de Hutus ont sauvé des Tutsis et ont préféré être tués plutôt que de participer au grand massacre. Idem en Bosnie. Certains Serbes de Sarajévo sont partis sur les hauteurs de la ville pour bombarder méticuleusement l’immeuble de leurs voisins. D’autres sont restés et ont conservé d’anciens rapports d’amitiés.
Même dans des circonstances exceptionnelles, les êtres humains gardent une forme de choix : s’avilir ou rester propres.
Ce qui caractérise certains « justes », c’est que ce sont des gens ordinaires qui n’avaient souvent même pas conscience du caractère unique de leurs actes. La Résistance a produit des individus du même type. Il y a à Marseille une rue Fernand Pauriol. Qui sait que c’était un ouvrier communiste sorti très tôt de l’école et envoyé par le parti pour être l’intermédiaire avec « l’Orchestre rouge » de Trepper ? Il est mort sous la torture sans avoir parlé. Sinon, les dommages auraient été terribles.
En ce qui concerne la France, c’est le pays des contrastes. D’un côté il y a le régime de Vichy, ses Bousquet, Papon, Laval et le zèle avec lequel ils ont servi le nazisme, voire devancé l’attente de l’occupant. On a dénombré 55 millions de lettres de dénonciation écrites par environ 3 millions de personnes (certains délateurs en ont fait beaucoup). En même temps, la France est, de tous les grands pays occupés celui où il y a (de loin) la plus grande proportion de Juifs survivants (115 000 morts et 220000 survivants). Cela tient en partie à la configuration du pays, il y avait des endroits où se cacher. Mais cela aurait impossible si la plupart des Français n’avaient pas choisi de ne rien dire sur leur voisin qui se cachait ou même de lui venir en aide.

Les pays « justes »
Un seul pays est honoré en tant que tel à Yad Vashem, c’est le Danemark. La plupart des Juifs du pays ont été « exfiltrés » par la Résistance et ont pu rejoindre la Suède restée « neutre ». Il faut dire que le roi avait donné l’exemple. Quand l’occupant a ordonné le port de l’étoile jaune pour les Juifs, le roi a décidé de la porter en incitant ses compatriotes à en faire autant.
En Bulgarie, pays pourtant allié à l’Allemagne, le Roi a refusé qu’on touche aux Juifs Bulgares. Même attitude du sultan du Maroc qui a refusé de céder à l’injonction de Vichy de ficher les Juifs et de prendre des mesures discriminatoires.
En Albanie, c’est la résistance communiste qui a organisé la fuite des Juifs du pays vers les maquis. C’est le seul pays occupé d’où aucun convoi n’est parti vers les camps de la mort.
En France, le cas du village du Chambon-sur-Lignon est assez fantastique. Il est situé en Haute-Loire aux confins de l’Ardèche. C’est un village protestant au milieu d’une zone très catholique. Il est situé  loin du pays camisard qui est entre Gard et Lozère. Le village a accueilli environ 2000 enfants juifs pendant la guerre. Répartis dans les familles et mélangés avec les enfants du village avec des faux prénoms et des fausses identités, ils ont échappé aux traques et aux rafles. À la Libération, ils ont été rendus aux membres de leurs familles qui avaient survécu. Comportement différent chez certains catholiques qui ont caché des enfants mais les ont convertis et ont refusé de les rendre. Le cas des enfants Finali qui ne seront rendus à leur famille qu’en 1954 après un long procès est connu. Au Chambon-sur-Lignon, les paysans protestants avaient une longue culture d’entraide et de résistance. La plupart ont été stupéfaits d’être considérés comme des Justes. Pour eux, ils n’avaient fait que ce que leur conscience leur commandait.

Les Justes célèbres
Commençons par Raoul Wallenberg. Ce diplomate suédois, membre d’une famille de grands patrons, devient consul à Budapest au moment où la déportation et l’extermination des Juifs hongrois entreprise par Eichmann bat son plein. Wallenberg va racheter des maisons et fournir des passeports de protection à des dizaines de milliers de personnes. Il ira racheter des gens qui ont déjà été arrêtés. Wallenberg a eu une fin tragique. Arrêté par les Soviétiques, il a disparu, probablement exécuté dans la prison de la Loubianka à Moscou.
Continuons avec l’allemand Oskar Schindler dont l’histoire est racontée dans le film de Spielberg. Industriel et membre du parti Nazi, rien ne le prédisposait à se préoccuper du sort des Juifs. Il s’est pris d’une réelle affection pour les 1200 Juifs condamnés au travail forcé dans son usine d’armement. Il a artificiellement fait durer éternellement leur travail, multipliant avec succès les artifices pour empêcher leur déportation.
À présent l’Américain Varian Fry. Il est envoyé à Marseille en 1940 par une association antifasciste américaine. Il entreprend de faire sortir de France et d’Europe (via l’Espagne et le Portugal) des milliers de réfugiés qui arrivent dans la région. Il achète la villa Airbel où les réfugiés se cachent avant de pouvoir quitter la région. Le réseau de Varian Fry a certes sauvé de nombreux Juifs/ves : Hannah Arendt, Max Ernst, Marc Chagall, la famille de Thomas Mann. Mais il a sauvé des antifascistes d’histoires et d’origines très diverses : André Breton, Victor Serge …

Les Justes « improbables »
J’entends par là ceux qui ont été totalement à contre courant de leur milieu d’origine ou de l’attitude de leur pays.
--Ainsi, par exemple, il y a eu des religieux catholiques héroïques . Le curé décrit dans le film « Amen » de Costa-Gavras qui choisit d’être déporté parce qu’il n’a pas pu empêcher la grande rafle de Rome correspond à un personnage réel. Mais il faut bien dire que la hiérarchie catholique, à commencer par son chef Pie XII, était massivement dans l’autre camp.
Quelques Justes peu connus :
--La Suisse a eu un rôle plus qu’ambigu pendant la guerre. Elle a servi de banque à l’Allemagne et, au nom de sa neutralité, elle a fermé ses frontières aux nombreux/ses antifascistes qui cherchaient refuge. Les cas de personnes refoulées de Suisse et remis aux Allemands sont innombrables. Paul Grüninger était un commandant de la police des frontières suisse. Il a désobéi et fait rentrer environ 3000 Juifs allemands et autrichiens dans son pays. Il n’a pas voulu être payé. Il l’a payé chèrement. En 1942, il a été radié de la fonction publique. Il est mort des années après dans la misère sans jamais avoir été réhabilité.
--Le Portugal a connu le fascisme dès 1932 avec Salazar. Aristides Sousa Mendes est déjà âgé en 1940 quand il est nommé consul du Portugal à Bordeaux. Il vient d’une famille monarchiste. Pourtant, alors que les réfugiés affluent à Bordeaux en 1940, il décide de délivrer des visas à tous les réfugiés qui en ont fait la demande. Des milliers de fugitifs réussissent à fuir par Hendaye. Parfois, le consul les accompagne à la frontière. Comme Varian Fry, il ne souciait pas des origines de ceux qu’il aidait. Rappelé dès juin 1940 au Portugal, il est mort dans la misère.
--Au Japon, on ne savait pas vraiment ce qu’était un Juif, même si plusieurs milliers de Juifs soviétiques se sont retrouvés en Chine occupée. Sempo Sugihara fut le premier diplomate japonais en poste en Lituanie pendant la brève indépendance de ce pays. Il est en poste en 1939 à Kaunas et il y reste pendant les premiers temps de l’occupation soviétique consécutive au Pacte germano-soviétique. Sugihara a fourni des milliers de visas pour le Japon via Vladivostok. En fait les réfugiés partaient aux Etats-Unis. La plupart étaient Juifs. De retour au Japon après la guerre, Sugihara fut mis à la retraite d’office.
--Les Caraïtes sont au départ des Juifs « dissidents ». L’hérésie apparaît de façon sûre au VIIIe siècle après JC en Mésopotamie. On trouve des Caraïtes partout dans le monde, en Palestine, au Maroc, en Espagne, mais surtout en Crimée d’où ils viendront en Lituanie et en Pologne. Entre Juifs et Caraïtes, les rapports étaient tendus. Pourtant il y a eu des gestes forts d’entraide. Quand les Nazis demandent à des savants Juifs si les Caraïtes sont Juifs, la réponse donnée est négative. Elle convaincra les Nazis qui considèreront les Caraïtes comme « Aryens » et les épargneront. En retour, les Caraïtes de Lodz ont signé de nombreux faux certificats de caraïtisme pour les Juifs du ghetto.
--Il y a eu des Allemands parmi les « Justes ». Ebergard Helmrich a fourni de nombreux faux papiers à des femmes juives polonaises pour leur permettre d’aller à Berlin où elles sont devenues employées de maison.
--Je finirai avec les femmes allemandes de la Rosenstrasse. En février 1943, Goebbels donne l’ordre de déporter les 5000 Juifs qui vivent encore à Berlin et qui sont affectés de force dans des usines. 1/3 d’entre eux sont mariés à des femmes allemandes. Celles-ci vont manifester quotidiennement dans la Rosenstrasse. Et elles obtiennent satisfaction. C’est le moment de la bataille de Stalingrad et les Nazis ont peur d’une rupture du front intérieur. Les hommes sont libérés. On va même en rechercher certains dans les camps où ils avaient été déportés.

Célébrer les Justes, pourquoi faire ?
On l’a vu, il y a des personnalités étonnantes parmi les Justes. Ne pas les oublier, pouvoir les remercier, correspond à un désir légitime. Après, en faire l’affaire des Juifs alors qu’il y a quelque chose d’universel dans cette démarche, c’est autre chose. Mêler Israël à cette célébration n’a pas de sens. C’est une usurpation d’histoire et une récupération indigne. Les gens traqués et leurs sauveteurs sont étrangers au conflit israélo-palestinien.
L’existence des Justes souligne qu’il est fondamental de désobéir à des ordres injustes. Et que sauver un/e fugitif/ve, c’est quelque part défendre l’Humanité. Les Justes aujourd’hui, même si les contextes sont très différents, ce sont un peu ici les membres du Réseau Education Sans Frontière et en Israël les Refuzniks. Les uns et les autres désobéissent à des ordres injustes. Pourvu qu’on n’attende pas 60 ans pour reconnaître qu’ils ont eu raison.

Pierre Stambul
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