Une scène familière au centre-ville. La marée noire de la police anti-émeutes envahit les lieux. Des milliers de policiers, portant leurs casques et armés de matraques et boucliers avec des dizaines de blindés occupent les rues, encerclant une foule de manifestants. Il est 13 heures, la manifestation, annoncée la veille par le mouvement d?opposition Kéfaya et à laquelle elle a invité toutes les autres forces nationales de l?opposition à y participer, doit commencer. Georges Ishaq, un des principaux fondateurs du mouvement, a déclaré : « Aujourd?hui 12 décembre, la Journée mondiale des droits de l?homme est aussi une journée très importante pour le mouvement. Il s?agit du second anniversaire de notre première manifestation dans les rues et aussi de la commémoration des martyrs de Kéfaya que nous avons perdus l?année dernière durant les élections parlementaires ». Ces manifestants se sont divisés en deux grands groupes, l?un se massant devant le Syndicat des journalistes et l?autre devant celui des avocats. « Nous avions prévu environ 10 000 manifestants et nous étions censés nous réunir devant le Syndicat des journalistes puis faire le parcours jusqu?à arriver devant la Cour de cassation pour nous manifester. La sécurité nous a interrompus et nous a divisés en deux parties », lance Hoda Moustapha, partisane de Kéfaya. Que ce soit devant le Syndicat des journalistes ou celui des avocats, la scène est toujours la même. Les manifestants criaient avec enthousiasme et la sécurité les encerclait de plus près. Le pouvoir héréditaire, l?inflation, la corruption et la torture dans les prisons, autant de thèmes qui ont été dénoncés par les manifestants tout en exprimant leur colère à travers un tas de pancartes et de slogans assez variés : « Ô fils de notre pays, l?hérédité n?aura pas lieu » ; « Les réformes constitutionnelles ne sont qu?une farce ». Même l?hymne national est devenu un hymne de Kéfaya. « Ma patrie, ma patrie » s?est transformé en « Kéfaya, kéfaya, chaque tyran va avoir sa fin ».| Gauche. La rassembler en un grand mouvement et lui donner une nouvelle vigueur. L’idée n’est pas nouvelle mais elle n’a jamais été mise en pratique avec succès. Aujourd’hui, il est question de la ressusciter.
La tendance de l’union C’est donc dans cette perspective qu’un groupe appartenant à la jeune génération a lancé l’idée, souhaitant rassembler les rangs derrière des objectifs et des plans d’action communs, dans l’espoir peut-être de pouvoir un jour créer un parti dans le vrai sens du terme. Cette initiative intervient à un moment où la gauche égyptienne traverse une véritable crise. Lors des élections législatives d’octobre et de novembre 2005, la gauche officielle, représentée par les partis du Rassemblement unioniste progressiste (UPI) et du Parti nassérien, n’a obtenu que 5 sièges, contre 88 sièges raflés par la confrérie interdite mais tolérée des Frères musulmans. D’où la nécessité pour certaines composantes de la gauche d’opérer un renouveau de ce mouvement. « Cette union mettra l’accent sur l’action, pas sur les idéologies. Parmi les objectifs affichés, nous pouvons souligner en premier lieu la lutte contre le sionisme et l’expansionnisme américain qui vise notre région, la séparation entre la religion et l’Etat dans le but de créer un régime laïque, et la lutte contre certaines politiques économiques défavorables comme la privatisation », explique Emad Attiya, l’un des promoteurs de l’initiative. Les auteurs de l’initiative reprochent aux responsables des partis officiels leur manque d’enthousiasme à l’égard de l’union escomptée. « Les indifférents au sein des partis de gauche leur ont fait perdre en popularité, c’est pour cela qu’on doit travailler pour rétablir la confiance populaire en la gauche », estime Amr Abdel-Rahmane, un adhérent à la nouvelle union. « Une deuxième réunion sera tenue en décembre pour annoncer officiellement la création de l’union. Actuellement, plusieurs groupes de travail ont été formés pour collecter des signatures et étudier les priorités des adhérents potentiels », ajoute-t-il. Ibrahim Saadeddine, membre du parti du Rassemblement, reconnaît que les partis de gauche manquent de dirigeants et ne sont pas capables de se présenter en tant qu’alternative politique. « Malheureusement ces partis vivent une rupture avec la population et entre eux-mêmes. Face à des problèmes relatifs à l’enseignement ou à la santé, par exemple, les partis de gauche scandent des slogans qu’ils ne peuvent pas transformer en plans d’action », lance-t-il. De leur côté, les responsables des partis de gauche ont affirmé n’avoir rien contre ce mouvement naissant. C’est ce qu’a affirmé, par exemple, le secrétaire général du parti du Rassemblement, Hussein Abdel-Razeq. « Depuis sa création, le parti du Rassemblement a toujours défendu le principe de la pluralité. Nous n’avons jamais prétendu représenter le seul et unique courant de la gauche, si un autre mouvement a du nouveau à ajouter, nous allons le seconder », affirme Abdel-Razeq. Commentant cette dernière initiative en date, le chercheur Wahid Abdel-Méguid, du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, a estimé que ses chances de réussir sont minimes. « Le problème est complexe et se situe à plusieurs niveaux, affirme-t-il. Certains problèmes, comme le manque de traditions démocratiques, la recherche du leadership et des intérêts personnels, ne concernent pas uniquement la gauche, mais sont des phénomènes sociaux qui pèsent sur tous les partis, qu’ils soient libéraux, de gauche ou islamistes, et les empêchent d’avancer », poursuit Abdel-Méguid. En ce qui concerne la gauche, il estime que des différends idéologiques séparent la gauche classique, le centre gauche et les nouvelles gauches. Mais outre les idéologies, ces divers courants adoptent des positions politiques parfois opposées. Certains sont très hostiles à l’égard des islamistes par exemple, au moment où d’autres n’excluent pas de coopérer avec eux. Il en est de même avec le régime, qui est diabolisé par certains et courtisé par d’autres. Pour l’instant, cette union annoncée est encore dans l’œuf, d’ici décembre, date de son annonce officielle, elle devra prouver sa viabilité. Publié dans Al-Ahram Hebdo (Semaine du 23 à 29 Août 2006, numéro 624) Sabah Sabet
Chérif Albert |
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